fauteuil

Louis Desruelles se souvient de sa mère...

J’ai donné des cours encore et encore et accompagné des étudiants. J’ai dit à Anna de venir elle a encore refusé à cause de la scolarité d’Alexandre, ce qui est peu rusé sachant que dans une école internationale, il apprendrait l’anglais en un rien de temps ici ou ailleurs et qu’ici, quoi qu’il en soit il aurait tout ce qu’il faut pour être bilingue ; mais j’ai accepté. Après tout, Lise et les filles étaient en Amérique avec moi et c’était assez pesant.

Autre rêve.

Ma mère était  avec moi dans le jardin de la belle villa. . Nous nous mettions en maillot de bain.

Et puis, nous nagions dans la piscine de la propriété.

Son corps à elle, mince et musclée semblait posé sur la surface des eaux mouvantes où il traçait un invincible sillon. Elle passait d’abord et derrière elle se formait une nuée d’écume, un grand frémissement blanc et mousseux. Moi, je nageais lentement et de manière appliquée ; la surface de l’eau n’en était pas tant affectée. Juste de petites rainures sans conséquence qui ne troublaient en rien l’équilibre. Elle nageait vite. Moi, pas.

Quand nous sommes sorties de l’eau, elle a ri beaucoup. Elle était très encourageante car même si je ne nageais   pas encore très bien, je faisais mon possible. Elle m’aimait pour cela. Elle l’a dit:

-   Tu es mon petit garçon et je t’aime. Tu as beaucoup de dons !

-   Oui, maman. Je nage bien ?

-   Bien sûr mais ce n’est pas essentiel. Tu devrais créer car seuls les créateurs grandissent bien !

-   Oui, maman.

-   Sois peintre ou compositeur !

-   Oui, maman.

Ce phrasé…

Elle et moi étions au bord de l’eau. J’avais froid. Elle m’a enroulé dans une grande serviette éponge blanche.

Je me suis dressé sur la pointe des pieds pour lui embrasser la joue.

Elle, Cora.

Elle souriait.

Le rêve s’est coupé brutalement.

Plus de belle villa, de pinède, de ciel bleu cobalt et de piscine.

Plus de serviette rassurante, de transat et d’orangeade.

Plus de cigales omniprésentes dans l’été méditerranéen.

Que je nage bien ou non n’avait plus d’importance ; que je l’ai aimé ou non à cette époque-là, non plus.

J’ai ressenti en moi un grand froid et les jours se succédant, j’ai redouté les nuits où elle risquait de venir. Ce qu’elle a fait, pendant deux ans. Le temps a pris des formes diverses. Quand je travaillais, il était linéaire. La nuit, il était discontinu comme si les moments où elle apparaissait délimitaient des espaces plus longs et étirés, contraire à la chronologie normale. Dans ces espaces-là, elle donnait sa pleine mesure.

Je me souviens d’un rêve en particulier.

Je la voyais à Paris et elle pleurait ; elle était encore toute jeune et lui n’était pas si âgé. Tout était décalé. Il y avait la musique du rêve. Avant ou après la maison ? Avant ou après la piscine ? Tout était flou.

Son mari la questionnait sur la profession qu’elle voulait avoir : elle était sans réponse. Elle avait fait des études d’histoire de l’Art et avait brièvement travaillé dans deux galeries. Rien de plus.

Tantôt, le mari s’en foutait, tantôt il criait.

Elle se fâchait : elle voudrait reprendre des études !

Il rétorquait qu’elle se disait heureuse d’être mariée et d’avoir un enfant.

Alors, il ne taquinait plus. Il suffisait de dire « bonheur » ou « joie » et ces mots-là venaient.

Il n’était pas beau et elle, belle : joie.

Il avait une profession et elle non : joie.

Il lui avait donné un petit garçon : bonheur.

Il l’avait libérée d’une famille pesante : bonheur.

A la fin du rêve, qui se terminait bizarrement puisque je me réveillais, elle disait :

- Pas de bonheur, ni de joie. Tout est faux.

Mais en même temps, elle riait.

Et il y avait d’autres songes. J’aimais ceux qui étaient pleins d’intermittences : au milieu de scènes presque cinématographiques, venaient des images incongrues de peluches, de cadres dorés avec photos d’enfant, de jeunes filles en maillot de bain, de vieux chasseurs et de satyres. Tout s’emmêlait. Le fil incohérent était splendide et, au réveil, ignoré. Je ne décodais pas bien ce qu’elle faisait là-dedans mais elle apparaissait toujours. Tantôt gaie, tantôt triste. Toujours, pleine de vie.

Ces rêves-là ont été déterminants, je crois.

Et, j’ai compris.

 Deux années avaient passé ou presque car les comptes ne sont pas les mêmes. Deux années de vie et deux de rêve sont-elles identiques ? En ce cas, où est le rêve ?

Toujours est-il que j’ai consulté un psy, ce à quoi je m’étais toujours refusé. Je lui ai dit, progressivement qu’elle était vraiment revenue dans ma vie, et ceci, sans drame. Je savais d’avance ce qu’il allait me dire parce que le langage des psys est formaté. Ils disaient bien tous que la mort d’un père ou d’une mère impliquaient des épreuves multiples et qu’au bout du compte, le deuil pouvait avoir lieu.

Allez !

Moi, ma mère, j’avais bien encaissé qu’elle nous laisse mon père et moi quand j’avais sept ans. Avant, elle était allée en venue, toujours si jolie dans ses pulls trop grands et ses amples jupes, ses pantalons de chasse et ses petites vestes cintrées. Et elle avait dit souvent :

- Je  t’aime, oh, je t’aime.

Avec son drôle de phrasé.

J’avais décidé que ça irait comme ça, car il faut l’encaisser et lui aussi, à ce qu’il me semble, s’en était bien sorti.

En gros, sans référence à aucun magazine de psychologie.

Le psy a hoché la tête. Je ne savais rien de ce qu’il pensait.

Je lui ai dit que la souffrance avait été vive, petit, mais pas tant que cela après car mon père avait plutôt bien les choses. De beaux internats privés, de petits châteaux, des week-ends avec lui en Sologne puisqu’il avait changé de région. Et là, des restaurants, des hôtels : un peu comme on voulait. Mon père ne parlait pas tant que cela, c’est sûr, mais il était là, ne me laissant pas. Il m’a encouragé pour mes études. L’Irlande, l’Angleterre, il a abondé dans mon sens et cela, sans parler de l’Amérique.

Je n’y étais pas encore quand j’ai rencontré Lise et eu deux enfants d’elle alors que je n’avais que vingt-cinq ans. Mais j’étais séparé d’elle et en couple avec Anna quand les rêves ont commencé.

Le psy m’a demandé ce que finalement, elle avait fait. J’ai dit :

- Elle a rencontré un directeur de galerie d’art. Elle sculptait et de l’avis de mon père, avec qui elle vivait encore, elle avait du talent.

Que sculptait-elle ?

De petites statues de déesse mère.

Des bustes de jeunes filles, aussi.

Elle travaillait la terre. C’était un début.

Le marbre, le bronze, c’est dur.

Elle a exposé et on l’a encouragée. Ça lui a donné des idées, à ce qu’on a dit.

Il a hoché la tête puis il a dit :

-    C’était l’amant ?

-    Non, elle avait changé de cap. L’amant était assistant réalisateur, je crois.

-    Pour quel metteur en scène ?

-    Ah, ça ! Je ne saurais pas dire.

-    Et pour quel film ?

-    Je ne peux répondre.

Il n’a rien dit.

Peut-être ni film, ni assistant. Ou un film appuyé…

En somme, j’ai cessé de rêver.

Plus de Cora la nuit. Plus de jeune femme mariée avec un jeune enfant. Plus de jeune femme nue avec un homme jeune, un peintre, un sculpteur ou un cinéaste. Plus de bonheur et de cris de jouissance.

Juste, elle.

Cora, maman.

Maman.

Avec le psy, j’admets que tout est parti en vrille non parce qu’elle est partie mais parce qu’elle est morte.

Je ne sais pas sa mort.