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Louis Desruelles, universitaire brillant,

a des difficultés abec la mort de sa mère...

Je suis reparti à Boston et comme à chaque retour, j’ai été ébloui. J’adore cette ville que Lise déclarait « faite pour les snobs » et Anna décrit comme « merveilleuse pour les gens de savoir ». J’ai retrouvé mon appartement américain et j’ai bien dormi les premiers temps. Le jour, je déambulais dans Harvard et faisais mon travail ; la nuit, j’étais là. Anna et Alexandre étaient à Paris. Ils viendraient. Ils viennent toujours.

Un mercredi soir, je me senti anormalement fatigué. Je suis tout de même resté longtemps avec Peter, un universitaire et ami, à discuter de E.M Forster, qu’il n’aime pas et que j’adore et ceci dans un de ces merveilleux bars de cette ville élégante. Quand, je suis rentré chez moi, j’étais sans état d’âme. C’est l’état que je préfère car l’âme est de côté ! Il reste « l’état » ce qui, en tant qu’agnostique, me convient fort bien. Quel confort, en effet que de se contenter de faim réelle et intellectuelle, de journées laborieuses, de lectures multiples, et de soirées écourtés au vu de la fatigue. Le lit devient un ami privilégié. Il offre la douceur de la veillée télévisée et du sommeil…

Ce mercredi-là, j’allais de chaîne en chaîne, ce qui, aux Etats-Unis, prend un certain temps et j’ai fini, lassé, par regarder un DVD avec Humphrey Bogart. Il faut sourire là. Le film, c’était « Le Port de l’angoisse ». Je me délectais. Oui, j’étais sans souci.

Mais la nuit, elle est revenue, elle.

Cora.

Cora, c’est ma mère.

Elle est morte à trente-sept ans.

Brulée vive.

Cora.

L’accident de voiture, c’était sa faute. Elle conduisait mal et puis elle s’était enfuie. Elle roulait vite. C’était près de Fontainebleau. Cela, on l’a su.

Le rêve a commencé.

Elle portait un pantalon corsaire noir et un pull moutarde. J’étais petit. Elle me tenait par la main et riait. Elle était tellement jolie. Elle avait relevé ses cheveux blonds en chignon et sur sa nuque, on voyait de petites mèches folles qui s’étaient échappées. Il n’y avait de film muet et plus d’encart. Je l’entendais me parler et je m’entendais lui répondre :

-       Tu as cinq ans maintenant, tu es grand !

-       Oui, maman

-       Oh, appelle- moi par mon prénom. Dis-le !

-       Cora

-       Voilà

-       Je ne peux pas dire « maman »

-       Cora, c’est très bien

-       D’accord.

-       Moi, je dis « Louis »

-      C’est pas mon vrai nom.

-       Mais si, troisième au rang de baptême.

-       François, Dominique, Louis

-       Tu vois !

-       Je vois quoi ?

-      « Louis », c’est le mieux.

 Je ne sais si à cinq ans, on parle ainsi. Je sais juste que j’étais ce jeune garçon tout vêtu de bleu-marine qui marchait à petits pas auprès de sa mère dans une maison cette fois connue. C’était celle du Cap d’Antibes. Elle avait bien existé. Elle était de belle tenue. Une grande demeure aux murs orangés et aux volets lavande dont les pièces du ré de chaussée étaient carrelées de tomettes et les murs ornées d’aquarelles. Des vues de Manosque et d’Aix en Provence.

Sinon, il ne l’aurait pas choisie.

« Il »

Mon père.

Il était architecte. Concepteur de maisons et amateur de belles résidences ; de part sa filiation et son métier, il avait pu acquérir cette villa-là. Il la regardait toujours avec soupçon comme si quelque chose était à améliorer. On pouvait y être heureux et en plénitude si des changements étaient faits. Des changements qu’il orchestrait.

De cette période, je n’ai rien de lui, à croire que j’ai tout détruit ; c’est d’ailleurs vrai et la perte des vraies images endommagent certainement le recours aux vrais souvenirs. Il a fait ceci ou cela mais quelles preuves ?

Par contre, le rêve aidant, j’ai cela d’elle : elle marchait à mes côtés et elle accompagnait mon corps si jeune de sa plénitude. Cora. Son pas allant au mien. Sa respiration se réglant sur la mienne. Son application était touchante. Elle m’appelait par mon nom ; elle m’expliquait qu’elle faisait de la sculpture, que cela lui plaisait et qu’elle avait des amis qui faisaient des tableaux. Je devais bien regarder et apprendre. Un tel avait dessiné un sphinx, un autre une femme nue alanguie, un troisième un grand clown blanc. Il fallait bien regarder comme tout est beau car l’Art est important et sans lui, on dépérit.

-  Il faut savoir qu’on est tous artistes si on le veut bien. On peut sculpter, dessiner, composer, écrire. On peut filmer.

Sa voix dans mon rêve était perceptible cette fois et comme dans le réel. Un peu aigüe mais ravissante avec ce phrasé un peu lent qu’elle avait. Cette façon de détacher les mots et d’en accentuer certains.

-  Toi, tu aimerais quoi ?

Donnant :

Toi, tu aimerais quoi ?

A cinq ans, on aime sa mère. Le reste est à venir. On comprend qu’elle veut insister sur certaines choses en parlant.

En tout cas, c’est ce que j’ai compris dans ce rêve-là. J’ai erré longtemps dans la maison du Cap d’Antibes avec elle. Il y avait des œuvres d’Art partout. Elle parlait fort.

Je me suis réveillé brutalement. Je l’ai laissée en arrêt devant une sculpture de Bourdelle ou plutôt son moulage. Je ne savais ce qu’elle disait.

J’étais soulagé.

Cora, elle n’est pas vraie.

A Boston, tout l’est. La rigueur aime à vivre.

De toute façon.