Homme et rêves

  Louis croit avoir oublié sa mère.

Il n'en est rien...

Je n’avais jamais rêvé d’elle, jamais. Ou du moins c’était il y a si longtemps. On dit toujours que ce qu’on ne veut pas voir dans sa propre vie vous saute aux yeux un jour lors d’un voyage, d’une dispute, d’une réunion familiale ou encore d’un deuil difficile à faire. Mais je n’ai que du bonheur quand je suis à l’étranger, ce qui arrive souvent vu que mon travail m’y astreint. Je me dispute quelquefois avec Anna et Alexandre son fils parce qu’il n’est pas évident de vivre à Boston tandis qu’elle est à Paris avec son fils. Elle aime ainsi mais ce n’est pas simple. Nous formons un foyer uni, quoi qu’il en soit et les disputes ne durent pas. J’adore cela avec Anna : elle déteste le mélodrame. On n’est pas content, on se le dit. Il faut un peu de temps pour que l’amour propre de l’un et de l’autre soit satisfait et en fin de compte, tout le monde se réconcilie. Elle est souriante Anna et positive, ce qui, eu vu de son parcours, m’inspire beaucoup d’admiration.

J’ai quelques litiges professionnels mais ils sont sans relation avec mon passé. Je travaille dans une université prestigieuse et avant cela, je n’ai connu que l’Angleterre après l’université en France. Je travaillais déjà : j’étais assistant. Mais j’ai préféré les U.S.A.  A Harvard, il y a un rang à tenir et des jalousies. Le rang, je le tiens. J’étais doué pour l’anglais dès le départ. Je suis dans un autre pays. Les cloisons sont étanches. Et puis, j’ai la nationalité américaine.

Alors, Cora…

Il reste les réunions familiales qui sont, de mon côté, limitées aux visites de mon père. Il est âgé tel qu’il est était jeune garçon, jeune homme, jeune époux et homme mûr : un être taciturne. En un sens, cela arrange tout le monde. Il est, à l’évidence, plongé dans de grands dilemmes intérieurs. Il se retourne sur le passé et cela le ronge ; mais en société, rien ne transparaît de sa vie intérieure tourmentée. Il n’est pas disert et ne cherche pas à prendre la parole mais quand on le sollicite, alors, il est bavard. Il a toutes sortes d’idées sur la vie politique, les transformations de la société, le monde de la Santé et les derniers films policiers à l’affiche. Aux Etats-Unis, c’est parfait. Ce monsieur mince aux cheveux gris, c’est la France, bien sûr. Il parle assez bien anglais et cela plaît. On lui parle français par délicatesse et snobisme, surtout par snobisme d’ailleurs. Il adore. On boit du champagne. C’est parfait. Il reste huit à dix jours, bavarde avec moi, fréquente les musées de Boston et achète ne New York Times.

Et puis, il s’en va.

A Paris, quand il nous rejoint chez Anna, il est d’accord pour jouer au scrabble, faire une ballade dans une ville automnale qu’il adore ou faire des quizz de français et de mathématiques avec Alexandre. Il parle de Julie et de Célia avec tendresse, sans jamais évoquer les difficultés relationnelles que j’aie pu avoir et aie encore avec elles. Bref, il est sans défaut.

Anna l’aime beaucoup.

Le tour est fait ?

Non, il y a les deuils. Il y en a eu de mon côté bien sûr mais c’étaient des parents éloignés pour lesquels il s’agissait juste d’exprimer de basiques condoléances. Lise a été plus touchée par la disparition précoce de son père. Un cancer foudroyant. Je dois être égoïste puisque cela m’a peu atteint. Enfin, surtout pour Lise ma première femme mais il est vrai que la séparation était imminente sinon faite. Pour Anna, j’ai été plus sensible. La douleur d’une femme qu’on aime touche davantage. Elle a perdu un grand frère atteint d’une maladie orpheline. Toujours pudique, elle ne l’évoque jamais sans que les larmes lui montent aux yeux. Je la console toujours. Elle se remet à sourire.

Alors quoi ?

Cora ?

Je ne vois dans ma vie quotidienne rien qui ait pu donner prise à son retour.

 Il reste le monde du sommeil, qui reste un retrait sur soi et un retrait de soi. Mais là, encore, des années durant, elle n’est jamais venue. Dans l’étrange mosaïque des rêves, je ne l’ai jamais vue traverser une réunion de famille, entrer dans mon bureau ou m’attendre l’aéroport, parler avec Lise à la maternité ou s’étonner que j’aie une nouvelle compagne.

Dans mon appartement de Boston, elle n’a jamais surgi la nuit, me laissant exaspérer. Aucun signe d’elle.

Rien.

Elle était donc bien balayée, rejetée, interdite.

Quant à l’enfance…

Les rêves concernant cette période de ma vie n’existent pas.

je n’ai pas d’enfance ou, si j’en ai une, trois images suffisent : une photo de baptême, une autre où j’entre en sixième dans un collège privée, à une époque où l’enseignement était exigeant une dernière où je suis en vacances en Irlande dans une famille d’accueil où l’on m’apprend à adorer les chevaux puisque tous, ici, sont éleveurs ou vont l’être. Elle n’est jamais là. Et c’est très bien, c’est parfait, ça suffit.

Absente du réel, qu’aurait-elle pu faire d’une enfance barrée ? Rien. Alors ? Tout était bien comme ça. Mais j’ai fini par rêver d’elle.

A Boston.

Elle était jeune évidemment et très jolie évidemment. Elle portait une robe rouge très couture et elle était bien maquillée. Elle me regardait par-delà les années et elle faisait un signe de la main. Ça aurait dû être un au revoir nostalgique mais non, malheureusement, c’était un salut cordial, un bonjour, une reprise de contact. Elle était dans un très beau salon. Je me souviens, oui. Un canapé en cuir blanc, une table basse, des statuettes précieuses et des fleurs, de grands lys, des arums et ces fleurs tropicales rouge et jaune dont le nom m’échappe… ah oui, des anthurium. Je ne sais pas ce qu’elle faisait là.

Dans le rêve qui était entrecoupé – car je la voyais par intermittence- mais non sans logique car la scène n’avait aucun caractère symbolique, elle avait trente-sept ans. Oui, c’était comme dans un film muet. Des personnages qui s’agitent et soudain un encart où un message en blanc s’inscrivait sur fond noir. Un message clair qui disait : « tu as trente-sept-ans. » Et il y avait son prénom. Son prénom à elle.

Cora.

Le prénom de ma mère.

Je ne me suis pas réveillé tout de suite peut-être à cause de la nature de mon sommeil qui est lourd ou à cause de cette emprise que le rêve peut avoir sur vous, emprise qui fait que même s’il vous déstabilise, l’univers onirique dans lequel vous êtes entré à des charmes si puissants que les quittez à regret. Mais le fait est que j’ai repris conscience. Il devait être trois heures du matin. Anna me tournait le dos et, en chien de fusil, dormait avec insouciance. Elle a dû sentir que je m’éveillais car à l’instant où la crainte me prenait, elle s’est tournée vers moi et a continué de dormir, dans une pose plus douce et abandonnée. J’ai regardé son visage dans la pénombre : il était tranquille et comme à l’habitude plus enfantin que son visage du jour. Les paupières closes, la ligne mal définie de ses sourcils épais, son petit nez et le relâchement émouvant de ses belles lèvres rosées, tout m’a ému. Je n’ai pas voulu l’inquiéter. Son corps était tiède près du mien, palpable et attirant sous son vêtement de lui. J’ai préféré avoir peur seul jusqu’au petit matin. Pendant tout ce temps là, j’ai gardé les yeux ouverts. Quand je les fermais, au début, la femme en rouge était là et l’encart noir indiquait en lettres blanches son âge. J’ai cru vaincre mais finalement, que mes yeux soient ouverts ou fermés, je l’ai vue tout le temps.

Cora.

J’aurais voulu lui répondre, lui dire :

- Personne ne t’a dit de revenir.

- Tu n’existes plus depuis si longtemps.

- Tu as bien fait de mourir dans un accident.

- On a trop souffert.

- Au revoir définitif.

Mais ça c’est idiot ; dans la vraie vie, on manque de courage alors dans les rêves…

Je n’ai rien dit.

Je me suis levé et ai parlé normalement à Anna et Alexandre.

J’ai travaillé. Un jour, deux jours, une semaine, trois semaines. Il n’y a plus rien eu. J’ai commencé à me relâcher. Elle avait eu la mauvaise idée de revenir cette salope digne de ce nom puis elle avait pigé. Rien à faire là quelle que soit la couleur de la robe et le luxe du canapé, sans parler des fleurs tropicales.