JOUR DES MORTS

 

Nicolas a créé une loge pour Irène, la comédienne 

arrêtée au Vel'd'Hiv et Lydiane sa mère. Les mortes

vivent et d'elles, il peut tout apprendre...

 

Lourmarin.  Loge Irène/ Lydiane.

Juillet 1999.

La loge est toute blanche. Elle est meublée d’une bergère recouverte de velours vert, d’un paravent à impression chinoise, représentant de grands dragons vert sombre sur fond jaune et d’un petit secrétaire doté d’une chaise haute. Il repose sur un petit tapis à motifs géométriques sombres. Des textes de pièces de théâtre sont posés sur une étagère avec des albums photos qui mélangent l’histoire d’Anna et celle de Lydiane. La boite à maquillage de celle-ci, celle dont elle se servait pour maquiller les acteurs de Méral est posée sur la bergère. Au mur, il y a des patères avec des vêtements de théâtre et des robes de femmes. Une paire de chaussures à hauts talons repose sur le sol. Il y a une affiche pour Les Caprices de Marianne et, toujours sur la bergère, un éventail.

La construction s’est faite lentement, Nicholas ayant hésité pour le choix des objets. Il ne revient jamais sur rien désormais. Maintenant qu’il a accès aux étages, il se montre aussi discret que tout un chacun. Il n’a vu la loge que Paul Barthès a créée pour Aurélien Thiel et Louis, son parent, que parce que celui-ci l’a officiellement invité à la voir. Elle est décorée sobrement d’objets qui lui sont parvenus de la grande guerre. Les murs évoquent par leur couleur l’univers des tranchées. Il y a un petit banc, quelques armes qui ressemblent à des pièces de musée, des jeux de carte, un almanach et au milieu de tout cela, la robe jeune d’une jeune fille, des lunettes de soleil et un sac à main à l’allure démodée. Il l’a su par Barthès, les deux soldats ont fini par venir, et la jeune fille bien sûr. Il les observés avec émotion des semaines durant. Les interactions ne se font pas tout de suite. Maintenant, la guérison est à l’œuvre entre eux trois et Paul retrouve un équilibre qu’il avait totalement perdu. Il en va de même dans les quelques autres loges que Nicholas a pu apercevoir. Il sait que près de la sienne, l’une d’elle évoque Bombay, une ville indienne où il y longtemps, un soldat anglais a adopté une petite fille indigène qui, malheureusement est morte rapidement. Vient là un couple d’anglais qui est en lien avec le soldat et l’enfant. Les cloisons étant étanches entre ceux qui montent les Loges, le jeune homme ne sait pas pour quelles raisons ce couple et là. Il ignore aussi pourquoi sa voisine proche évoque la grande mosquée d’İstanbul, ville où elle passé une jeunesse pas si lointaine. Elle y contemple un banquier tuc d’une cinquantaine d’années et un adolescent allemande de seize ans qui, il y a vingt ans environ, visitait la Turquie avec ses parents mais est mort seul dans un accident de la route. Les portes s’ouvrent et se ferment, il aperçoit un décor ou un autre mais de ce qui se passe au sein des Loges, rien ne transpire. Nicholas comprend. Il est impossible de transmettre un processus intérieur. Tenterait-on de le faire que les mots seraient trop pauvres et ne sauraient rendre la commotion spirituelle qui touche toute personne se trouvant au centre d’une Loge. Quand il était à Manosque, Nicholas, que ce soit à la chapelle ou dans le parc, était assailli par Dieu, ses anges et ses saints. Il vivait alors une paix spirituelle qui l’a préparé à la quête qu’actuellement il mène. Ce n’est que maintenant qu’il le sait. On lui aurait dit à l’époque qu’il se livrerait dans une Fondation du sud de la France à une réactivation de l’âme de sa mère en sollicitant une comédienne brune prise dans la tourmente du Vel d’hiv, il aurait traité son interlocuteur de malade mental. Et pourtant, il est là, maintenant. Il marche prudemment dans les couloirs, conscients que les Loges bruissent.

Il entre et il sort de la sienne avec de multiples précautions. Il faut séjourner à Lourmarin, mener une vie ascétique, garder le silence et s’assoir sans rien faire. C’est son quatrième séjour et le premier où il se passe quelque chose. Au départ, il a agencé un décor puis a attendu. D’abord, quelques objets ont changé de place…Aujourd’hui, Lydiane est là, il le sait. Physiquement, elle n’est pas visible dans la pièce mais elle l’emplit de sa présence. Elle est calme et elle sourit. L’actrice est là elle-aussi et il en éprouve une grande émotion. Elle est brune, jeune et a ramassé ses cheveux sur sa nuque. Elle est encore timide et ne sait si elle doit entrer. Elle porte une robe grenat et des souliers noirs à talons compensés. Presque translucide d’abord, elle gagne en présente, son corps prend forme. Bientôt, elle est devant lui.

Sa gorge se serre et il refuse les larmes. Elle le regarde avec curiosité, semble un peu anxieuse puis sourit légèrement. Elle accepte qu’il soit là. Il est ébloui. Elle ouvre un album photo et se met à sourire. Elle regarde sa fille Anna, encore si petite, langée et endormie dans son berceau. Elle parle à un homme jeune dont il ne distingue pas les contours. Il est invisible comme Lydiane mais beaucoup plus discret.

Sa mère s’assoit, sort de son sac à main un miroir de poche et se recoiffe lentement. Elle s’incarne assez rapidement et il retrouve tout d’elle : son pantalon corsaire rose, son petit haut blanc ajustée.  Elle est jeune. Elle travaille pour Méral. Elle n’est amoureuse de personne et s’en réjouit. Son cœur est pour son petit garçon. Il constate qu’elle transpire légèrement et qu’elle se recoiffe avec un peigne. Elle se met du rouge à lèvres très rose aussi. Elle reste souriante.

Irène continue de parler à cet Éric qui reste invisible. Elle regarde l’affiche des Caprices de Marianne et la commente. Elle est très sérieuse et répond du tac au tac mais soudain, il doit dire quelque chose de drôle car elle part d’un rire fluide et léger.

Il est étourdi par l’émotion mais il ne fait rien tant qu’elles sont là. Elles seront restées près de quinze minutes, ce qui, il le saura bientôt de Myriam Harchel, est un indéniable signe de réussite. Lydiane se sera attablée au secrétaire pour faire une réussite et Irène se sera installée sur la bergère après avoir retiré ses chaussures. Une main posée sur son front, elle chantonnera…

Ensuite, leurs images disparaîtront très lentement l’une et l’autre et mais leur présence restera dans la pièce, puissante et apte à guérir.

Il devra revenir encore et encore, changer légèrement la disposition des lieux, ajouter un élément ou un autre, les aimer, les écouter et les porter en lui.

Il est désormais le dépositaire de deux âmes…

Ayant terminé sa formation de cinéaste, il a déjà été assistant sur plusieurs films. Il a écrit un scénario avec l’appui de Jacques-Henri. L’histoire en est simple. Une jeune femme, maquilleuse de théâtre, veut louer un appartement à Paris, dans le neuvième. Le lieu est beau mais la glace. Dans une anfractuosité d’un mur d’une des deux chambres, elle découvre le journal interrompu d’une actrice arrêtée à Paris en 1942, entraîné au vélodrome d’hiver puis à Drancy. Cette lecture est un choc. La vie de la comédienne est recréée et celle de la comédienne promise à l’holocauste magnifiée. Il a obtenu l’avance sur recette et en ai au recrutement des comédiens. Il ne sait pas encore qui sera Irène. Personne ne lui plaît vraiment. Par contre, il a trouvé une fille qui ressemble à sa mère jeune fille et il est sûr de son choix. Le tournage commencera dans quatre mois ;  il en est certain et « elles », à savoir Lydiane et Irène aimeront l’une et l’autre qu’il le réalise. Pour Éric, c’est plus difficile. Il ne semble pas vouloir être de la partie. Ayant été « gardien » à la Fondation, Nicholas a compris que dans ces cas-là, on ne pouvait rien faire.

Il se fera donc, ce long métrage, mais ce n’est pas encore pour maintenant. Il faut d’abord qu’elles mènent leur vie propre ici l’une et l’autre et maintenant qu’elles ont transcendé le temps, l’espace et la mort, elles vont lui devenir familières. Il a son autel des Morts et sa villa des Vivants.

Elles ne s’adressent pas encore à lui mais elles vont le faire et dès cet instant, il pourra arrêter son choix sur une possible « Irène » de cinéma…Il faudra que leur douceur et leurs voix soient proches…

Dans la Loge, Irène ne tardera pas à poser sur lui un regard plein de tendresse et Lydiane lui sourira de nouveau, comme quand il était petit garçon.

Il est heureux. Il est en paix. C’est pourquoi, irradié de bonheur, il referme avec précaution la porte de sa Loge et se dirige vers le grand réfectoire où, sereine, l’attend Myriam Harchel.

-Tout semble parfait.

-Elles viennent.

-Quand vous êtes arrivé ici, si timide, l’auriez-vous imaginé ?

-Non. Mais d’ici, on n’imagine rien…

-Il faut y être.

-Oui.

Il prend un café avec elle puis regarde par la haute fenêtre. Le vent souffle dans les arbres du parc, le soleil commence à descendre. Il fait bon. Tout s’est arrêté soudain et tout est si beau.

Il sourit.

 

Albi. 2003-2005

Sada. 2018