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Nicholas. Paris.

Janvier 1997.

Marseille et Cassis, c’est fini. Je fais une école de cinéma à Paris. Méral, chaque fois que je l’ai revu, m’a paru enthousiasmé. Jacques-Henri Fiastre a exulté. Il le savait que j’allais être acteur ! Il en était sûr et certain.  Mais non, il a fait erreur !  Je veux mettre en scène. J’ai vingt-quatre ans. Dans un an, j’aurais fini ma formation. Gianni, mon père, est venu plusieurs fois à Paris. Il trouve mon projet parfait. Il aime toujours Milan où il vit avec Sofia et ses deux fils. Je ne pense plus jamais à la souffrance de ma mère quand je le rencontre. Et je crois que c’est très bienainsi. In ne rattrapera jamais ce qui n’a pas été, à savoir élever le petit garçon puis l’adolescent que j’étais mais nous nous sommes retrouvés. A Aix, Bernard et Martine poursuivent leur vie et nous nous appelons souvent. J’ai un peu perdu de vue Olivier, le grand ami des jours difficiles mais la distance géographique y est pour beaucoup.

Je n’ai plus d’amoureuse. Sylvia ne voulait pas venir à Paris. Elle est à Aix où elle travaille. Elle a eu son concours d’infirmière. Libéré, son père est parti pour Barcelone. Il n’est plus une menace. Quant à sa mère, elle est restée à Milan avec son petit frère. Assez bizarrement, notre séparation est arrivée d’elle-même. C’est ainsi : notre amour s’était amenuisé.  Liz vit toujours à Cassis et a engagé une autre « gouvernante ». Quant à Vincent Lapierre, il a mis plus de temps que prévu à se débarrasser de son cabinet de dermatologue à Marseille et est retourné en région parisienne. J’ai de lui et de Claire d’épisodiques nouvelles.

Concernant la Fondation, je sentais Sylvia très en décalage avec moi et cela me gênait vraiment. J’y suis retourné plusieurs fois et fort de tout ce que j’avais trouvé, j’y ai ouvert ma loge. Il faut dire que Jacques-Henri m’y a beaucoup aidé. Comme je déjeunais un jour avec lui dans son appartement des Invalides où il avait fait livrer son habituel lot de plats préparés, il m’a demandé à brule-pourpoint si je connaissais le bulletin de la paroisse Sainte Louise de Marillac, à Drancy. Comment aurais-je pu répondre oui ? Tu devrais pourtant m’a-t-il dit quand dans le dernier numéro, je suis sûr qu’un article va attirer ton attention. Il était signé d’une certaine Anna Devernois. Elle était française d’origine mais vivait à Londres. Suite au traumatisme qu’avait entraîné la déportation brutale de ses parents, elle avait vécu un an non loin des vestiges de l’ancien camp d’internement et avait passé là une période difficile mais salutaire. De passage à Paris, elle avait tenu à revoir et cette paroisse et son prêtre afin de témoigner d’une profonde guérison intérieure.

Mon cœur s’est mis à battre à tout rompre. Evidemment, cette femme, c’était la petite Lilli page. J’ai foncé à la paroisse et récupéré assez facilement son adresse anglaise. C’est que j’avais travaillé à Lourmarin pour la Fondation Germaine Million, cette même Germaine qui avait sauvé la vie de la future madame Devernois avant de la guider vers son tuteur anglais…

Contactée par lettre mais aussi par internet, celle-ci n’a pas fait grande difficulté. Elle est revenue à Paris où elle a un pied à terre près de la place de la Contrescarpe. Elle avait apporté avec elle toutes sortes de documents concernant sa petite enfance et la conversation prenant rapidement cours, j’ai pu la voir toute petite entre son père et sa mère. Je l’ai vue aussi avec sa famille maternelle et paternelle et j’ai éprouvé devant ces photos en noir et blanc de petites dimensions un grand émerveillement. Elle en avait fait faire une série de duplicatas et me les a donnés. Elle savait avant même que je lui en parle que j’avais mis en place une Loge qui inclurait son père et sa mère et elle a paru captivée quand je lui ai dit avoir perdu ma mère de façon brutale. Elle en sait assez sur la Fondation pour savoir à quel point tout y est secret et difficile. Pour ma part, cette Loge est le fruit d’un équilibre à trois. Mon état spirituel actuel fait qu’Éric et Irène semblent plus disposés à m’y répondre plus que Lydiane. Il n’y a que moi qui puisse faire que chacun d’entre eux soit pleinement partie présente. Je vais rajouter aux photos d’eux deux comédiens, d’autres de leur mariage, avec leur fille et avec leurs familles respectives. Il y a des vêtements et des écrits de Lydiane, des photos d’elle à divers âges ainsi qu’une palette de fards dont elle se servait pour maquiller les acteurs et un petit livre de bord qu’elle avait dans ses dernières années et où elle recopiait des citations d’écrivains. Il y aussi bien sûr quelques lettres qu’ils ont échangées et des dessins qu’enfant il avait faits pour elle…

Anna est radieuse. Elle comprend la démarche de Nicholas mais sa guérison à elle est venue de cette tension qui soudain l’a traversée…Elle admire que si jeune, il se livre à un projet d’une aussi grande ambition. A coup sûr, même si elle le sent hésitant, elle sait qu’il va réussir…

Elle, cette femme avec qui il lui dit s’être absurdement disputée avant qu’elle ne lui retirée et la comédienne qu’adorait Raoul Novack, elles vont se diriger l’une vers l’autre…Elle le sait, Anna, elle sait que les choses vont se passer ainsi…

Elle lui parle de Germaine Million. C’était une femme incroyable que ni la guerre ni l’après-guerre n’ont réussi à démonter. Si, à Lourmarin, tant de gens continuent de venir dans cette grande demeure qui était sienne, c’est à cause de son aura. Solide, terrienne, Germaine était aussi une âme noble qui avait épuré ses propres passions. Un physique quelconque et une force physique limitée ne sont rien face à la grandeur d’une vocation. Anna avoue, sans avoir eu le désir de fonder une loge, être revenue à plusieurs reprises à Lourmarin.

-Dès qu’elle a eu quitté Paris pour se réinstaller en Provence, je l’y ai retrouvée et de loin en loin, je l’ai revue. Il suffisait de la voir une seule fois en face d’une personne qu’elle avait sauvée pour comprendre quel rayonnement elle avait…

L’observant, Nicholas pense à ce qu’il pourrait faire pour elle. Il aimerait mettre en scène un film dramatique sur ses parents et il lui apparaît que rien dans ce projet n’est impossible. Dans un an, il aura terminé sa formation et sera assistant metteur en scène pour d’autres projets. Si le sien mûrit assez vite, pourquoi n’obtiendrait-il pas l’avance sur recette ? Il lui faudrait d’autres financements bien sûr mais son père croit en lui, Fiastre aussi, Méral aussi…Et puis, il est très débrouillard. Il parle bien et il séduit car il est beau. Qui sait…

Anna se montre chaleureuse et lui dit que de toute façon, ils se verront en Provence. Il n’aura qu’à donner le feu vert…