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Londres. Avril 1945.

Fille d'Irène et Erik Isserman, Anna Devernois qui, enfant, a eu pour nom d'emprunt Lilli Page, songe à honorer la mémoire de ses parents. Suite de ses réflexions. 

-On les a transférés par Drancy. C’est là que je veux habiter. Tant d’années durant, j’ai fermé les yeux ! Tu vois bien que bien que depuis un an environ, j’ai tout le temps des malaises, de la fièvre…J’ai perdu près de dix kilos, ce qui, dans mon cas, n’est pas négatif vu que j’étais trop ronde mais est hautement symbolique. Ils sont morts, morts pour rien. On les a séparés puis martyrisés et on les a réduits en cendres. Leurs familles ont disparu dans la tourmente. Du côté de mon père, beaucoup étaient en Pologne. Ils sont tous morts. Seule la branche anglaise existe et elle n’est pas très fournie…Et de son côté à elle, seul son frère aîné a survécu car il avait émigré aux Etats-Unis. Ils ont tous été arrêtés et gazés.

-Mais qu’est-ce ça va faire que tu habites Drancy ?

-Je dois les rencontrer dans ma chair, je ne l’ai pas fait cela.

-Anna !

-Je suis Anna Becker mais au fond, je n’ai jamais été elle, pas plus que je n’étais Anna Isserman, mademoiselle Beardsley ou madame Devernois…Il faut bien que je devienne quelque chose…

-Anna ! Tout cela n’a pas de sens !

-Pourquoi ne logerais-je pas là ? Pourquoi ne ferais-je pas attention à eux ! Enfin, je vais prendre conscience de leurs vies et de leurs calvaires...Lire ne suffit pas. Il faut que je ressente leurs morts dans ma chair. Je ne l’ai jamais fait ! Le camp d'internement de Drancy a été installé en octobre 1939, dans un vaste bâtiment en U du quartier d'habitation HBM, dit la « cité de la Muette », conçu par les architectes Marcel Lods et Eugène Beaudouin. Celle-ci a été construite entre 1931 et 1934. Elle comportait en outre, cinq tours de quinze étages chacune, ainsi que plusieurs bâtiments sous forme de barres implantées en peigne, composées de trois et quatre étages. L'édifice dans lequel le camp fut établi, était en cours de construction. Seul le gros œuvre était achevé. Comportant quatre étages, il était bâti autour d'une cour d'environ 200 mètres de long et 40 mètres de large. La forme du bâtiment, surnommé le « Fer à cheval », se prêtait facilement à sa transformation en camp d'internement. Il a juste fallu installer des miradors  aux quatre coins de la bâtisse, dès lors entourée de barbelés, tandis que le sol de la vaste cour était tapissé de mâchefer. Au départ, mais, tu le sais, on y a mis des des prisonniers de guerre français, puis des civils yougoslaves et grecs. Ils ont été suivis par des prisonniers de guerre britanniques car évidemment, tout évolue…

-Pourquoi aller te faire du mal ?

-Un document, le 24 janvier 1941, fait état de la réquisition « pour les besoins des troupes d'occupation allemandes » de la caserne républicaine de Drancy et de tous ses biens mobiliers et immobiliers. Il n’y a pas  eu de réquisitions par écrit. Toutes les conventions ont été faites verbalement entre le service central des cantonnements de l'Armée à Paris et le Préfet de la Seine ». Les logements des officiers de la caserne de Drancy sont remis à leur disposition le 15 octobre 1941.  Entre mars 1942 et août 1944, environ 63 000 Juifs font une escale au Camp de Drancy, parmi les 76 000 juifs déportés de France. Cela représente une soixantaine de convois. Le camp a cessé d’être actif et…

-Comment vas-tu faire ?

-J’ai loué un petit appartement non loin de l’enceinte du camp. Je ne peux pas faire autrement. Paul, je ne me suis pas occupée d’eux !

-Tu étais petite : il te fallait vivre !

-J’ai des photos d’eux car elle les a confiées à Germaine mais sinon, qu’est-ce que j’ai !

J’ai tenu presque un an ; la dépression que je n’avais jamais vite, était là, terrible et prenante. J’occupais un logement modeste alors qu’il n’était si compliqué de deviner que je n’étais pas quelqu’un de démunie. Je pensais sans cesse à mon père et à ma mère, j’imaginais leur arrivée, je me demandais si lui, qui selon toute évidence, s’était retrouvé à Drancy plus vite qu’elle, avait compris qu’elle s’y trouverait aussi, fatalement. Je pense que oui. Jusqu’en juillet 1942, le camp était géré par Théodor Dannecker, dont j’ai lu qu’il était un psychopathe violent. Jusqu’en juin 1943, c’est Alois Brunner qui lui a succédé. Attendu que juste avant, il s’était montré fort brillant dans la déportation massive des juifs de Salonique, et que même après le débarquement de Juin 1944, il a planifié celle 13000 slovaques, son passage par Drancy a dû beaucoup lui apporter ! Grâce à lui, entre juin 1943 et août 1944, 24000 juifs sont partis de ce camp pour Auschwitz. Dans l’un de ces trains, qui était un convoi d’hommes, se trouvait Éric Becker et plus tard, partant avec de nombreuses femmes, ma mère a suivi. On les a changés de camp, je le sais, enfin lui, du moins.

Je lisais beaucoup mais ne retenais rien et je dessinais car j’avais pris quelques années auparavant, des cours de dessin. J’écoutais beaucoup de musique classique et j’allais discuter avec le prêtre de la paroisse voisine. Il m’accueillait toujours bien alors que je n’allais jamais à la messe. Un jour, je lui ai dit pourquoi j’étais là. Je pleurais. Je savais que mes parents avaient déjà dû connaître l’enfer ici. J’en avais assez lu pour le savoir. La dysenterie faisait rage et les « détenus » étaient sous-alimentés. On séparait les hommes des femmes et ces dernières de leurs enfants. Les humiliations étaient sans fin. On mettait au cachot pour « insubordination » des gens qui souvent avaient été plus distraits qu’insubordonnés, on faisait passer devant des tribunaux les voleurs qui, la plupart du temps, n’avaient cherché qu’à avoir moins faim, on tondait. Après des semaines de ce régime, attendre un convoi et monter dans un wagon à bestiaux à quatre heures du matin ne devait paraître si surprenant. Après tout, ces Juifs gardés par des Français et jugés par d’autres Juifs qui s’estimaient au-dessus d’eux alors qu’un sort identique les attendaient, avaient dû comprendre que rien ni personne ne les aideraient.

Je m’attendais vraiment à ce que ce prêtre entre deux âges me console pour la forme et m’envoie promener mais il n’a rien fait de tel. Il m’a dit que ce je vivais ce que je devais vivre et qu’il trouvait normal que je sois venue ici pour souffrir. Faire des conférences, dresser des Mémoriaux, traîner les coupables de telles atrocités devant les tribunaux des hommes, tout cela était cohérent. Mais pour moi qui avais été spoliée de mes parents d’une façon aussi radicale, il n’y avait qu’un choix à faire. Habiter ce deux pièces, voir par la fenêtre de ma cuisine, le wagon symbolique qu’on avait laissé là, c’était le mieux que je puisse faire pour eux. Je ne devais pas me soucier qu’on ne me comprenne pas. Qui aurait compris à part cette femme qui m’avait récupérée à la libération ?

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Le prêtre m’a écoutée et, alors que je m’attendais à un discours très attendu sur la nécessité du pardon, il m’a parlé sans aucune mièvrerie, avec droiture et courage. Il n’était pas à Drancy par hasard, non qu’il y eût perdu des membres de sa famille mais parce que certains d’entre eux y avaient travaillé, sans que jamais leur bonne conscience ne soit atteinte. Quand il l’avait compris, lui, qui avais toujours voulu être prêtre, avait eu honte. Ici, il était à sa juste place. Ce lieu, pour peu qu’on s’y intéressât, était un exutoire. Il fallait y porter une parole de paix. Je vous avoue que je l’ai regardé, les yeux ronds et le cœur bouleversé. De ses yeux, miroirs de son âme, s’exhalait une grande paix…Je ne devais pas « expier » indéfiniment la mort de mes parents sous couvert que celle-ci m’était soudain apparue dans toute son horreur. Je le pouvais un moment mais pas pour toujours car ce n’était pas mon rôle. J’avais suffisamment souffert comme ça. Je devais redevenir leur petite enfant, qu’ils avaient choyée dès sa naissance. Je devais me laisser aimer par eux et ne m’étonner d’aucun rêve curieux qui me réveille en sursaut, les concernant. Petite, ils s’étaient penchés sur mon berceau et dans les trains qui les emmenaient vers la mort, ils avaient pensé à moi. En retour, je devais revenir à la vie, aimer les miens et sans cesser de leur rendre hommage à eux, mes parents morts, ne pas me mortifier mais être pleine de vie. C’était un prêtre de rien du tout qui me parlait ainsi et croyez-moi, il m’a fait un bien immense. J’aurais bien écrit à Germaine que j’avais rencontré un grand bonheur après une très austère période mais, je ne le pouvais pas. Elle n’était plus de ce monde, elle l’avait quitté. J’aimais sa Fondation et je me suis dit que j’allais y retourner…

Après avoir parlé avec cet homme obscur dans son sacerdoce mais si grand humainement pour moi, comme je vous l’ai dit, je me suis sentie guérie soudain. J’ai donné mon préavis, cessé de travailler à la bibliothèque locale où l’on m’avait toujours prise pour une célibataire endurcie plutôt frustrée et j’ai rendu les clés. Mon mari, en me voyant, a eu les larmes aux yeux. Je parlais de divorce tout à l’heure et honnêtement vu le degré de folie que j’ai atteint pendant ces mois, j’ai bien pensé qu’il allait me le demander. Mais non. Il a fait preuve de compréhension et de clémence. De mon aventure intérieure et de ce prêtre magnifique, je lui ai très peu dit. Cela lui a suffi.

Redevenus heureux, nous avons entamé une vie nouvelle. Nous avions un petit appartement à Paris et il aurait été d’accord pour que nous nous y installions mais j’ai préféré Londres. Nos deux enfants y sont…Ma vie actuelle ne me pose aucun souci. Je me sens réconciliée. Quant à Arthur, il n’a pu me demander aucun compte. Gentleman comme il était, il n’aurait pas songé à le faire mais de toute façon, aussi dignement qu’il avait vécu, il était mort dans son bel appartement où toujours très bien vêtu, il était resté digne jusqu’à la fin.

Pensant à Éric et Irène, mes parents, je me suis prise à penser à eux comme aux personnages d’un film. Ils étaient beaux l’un et l’autre, amoureux, jeunes et comédiens…Qui pourrait les servir ? Ils pourraient très bien être les héros d’une belle fiction…J’espère que mes espoirs ne sont pas infondés…

Et il y a l’idée d’un Autel des morts aussi. Je me souviens de Germaine. Cela dit, cette idée-là ne pouvait venir de moi. Mais d’un autre, oui…

Qui ?