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Londres. Avril 1995Anna Devernois.

Le jeune Nicolas a perdu sa mère. Il voudrait retrouver une communication avec elle par delà la mort et pense qu'il peut le faire en rencontrant une femme qui jadis a du changer de nom pour échapper aux persécutions...

Il y a qui, dit-on, ont des maris retors et personne dans leur entourage ne s’étonne un jour qu’un divorce se profile. Il s’agit toujours d’incompatibilité d’humeur au fond, si l’on excepte bien sûr les comportements violents qui parasitaient le couple dès son origine, ou le fait que l’un d’eux a vu son caractère s’altérer car il s’est mis à boire. Le reste du temps, la banalité du quotidien fait son travail. Enfin, c’est ce que je lis et les magazines de psychologie ne publiant pas plus d’ineptie que ceux qui s’adressent aux femmes, je ne vois pas pourquoi il s’agirait de sottises.

Concernant mon mari, Paul Devernois, il n’a jamais demandé le divorce. Eh bien, je vais vous dire, ça m’étonne. Il a fait une école de journalisme en France et moi à Londres et quand je l’ai rencontré, j’étais correspondante du Times à Paris. Je suis une bonne journaliste, rigoureuse dans la recherche de ses sources et nantie d’une solide éthique. Je regardais la société française et je rendais compte de son évolution. Ni plus, ni moins. Je parlais indifféremment le français et l’anglais mais je devais avouer que je pensais d’abord en anglais. Paul avait une formation similaire. Il travaillait pour Paris Match. Lui, il était plutôt grand reporter. On l’envoyait un peu partout. On s’est mariés assez vite en fin de compte et civilement. Ce n’était pas que j’étais amnésique mais j’ai laissé sous silence une partie de ma vie. Il a bien compris que j’avais été élevée non par mes parents mais un tuteur, en Angleterre mais il a cru à une mort accidentelle et je ne l’ai pas corrigé. Pour lui, Arthur Beardsley avait réussi mon éducation. Quoi ? Il avait décidé de s’occuper de moi et avait engagé une nurse impeccable puis une autre, qui avait duré des années. A dix-huit ans, quand j’avais entamé mes études universitaires, j’avais reçu tout ce qu’une jeune fille peut recevoir. J’étais jolie, douée pour les études et avais la tête sur les épaules…Je le fréquentais, à Paris, mais ne l’avais pas encore épousé quand j’ai enfin parlé. Arthur ne m’avait pas trouvé en Angleterre et je n’étais pas la fille de sa défunte sœur aînée, ce que Paul avait cru d’emblée.

ENFANTS CACHES

 Mes parents m’avaient confié à des paysans français qui m’avaient cachée trois ans durant. A la fin de la guerre, j’avais retrouvé Germaine Million, celle qui était à l’origine de mon sauvetage. On avait espéré que mes parents reviendraient de déportation et on les avait attendus, attendus…Et puis, les évidences s’étaient imposé les unes après les autres. Non seulement, ils étaient morts l’un et l’autre mais leurs familles respectives avaient été décimées. Germaine avait contacté Arthur, dont elle connaissait l’existence je ne sais comment et il était venu. Sans lui, j’aurais été placée dans un de ces orphelinats qui fleurissaient partout. Mieux valait cet anglais très chic, non ? Je n’ai manqué de rien, sauf d’une mémoire vive qu’inévitablement j’aurais développé dans un home d’enfants. Je n’ai jamais dit, lors d’une fête d’enfant que ma mère s’appelait Irène et qu’on l’avait déportée à Auschwitz  et personne n’a su qu’Éric Becker, mon père, avait trouvé la mort à Bergen-Belsen. Arthur n’a même pas eu à me dire d’éviter le sujet. C’est comme si une amnésie sévère m’avait frappée. Elle s’est maintenue des années durant. Oui, bien sûr, elle s’était laissé prendre à la rafle du Vel d’hiv et lui, avait disparu juste avant, pris sans doute dans un de ces contrôles de police qui pouvaient coûter si cher mais ils n’étaient pas les seuls. Intérieurement, j’avais trop froid, je me sentais mal. Ça cadrait si mal avec ma jeunesse anglaise, avec Arthur Beardsley, le distingué spécialiste de Shakespeare ! Les dîners qu’il organisait étaient aussi mondains qu’intellectuels et ils étaient nombreux ! A partir de l’âge de quinze ans, il m’a acheté de très jolies robes. Il aimait beaucoup l’actrice anglaise Julie Christie et il estimait qu’elle était une reine de l’élégance. Je portais, dans les années soixante, des robes bleues, des robes jaunes, des robes roses, toujours légèrement décolletées et pleines de froufrous. Je n’avais rien à faire avec Mary Quant et j’avais des formes bien plus harmonieuses que celles de Twiggy. Je portais des tailleurs qui ne seyaient pas vraiment à mon âge mais aussi des ensembles-pantalons qui me rendaient plus modernes et des tenues du soir dans lesquelles il m’adorait. Je ne suis pas sûre, avec le recul, que cette Julie Christie ou cette Jacqueline Bisset, dont il appréciait le charme très féminin et la sophistication auraient été très heureuses de porter les mêmes. Elles les auraient sans doute comparées à des vêtements d’un autre âge ou pire, à des pièces de lingerie. Qui avaient envie de danser en chemises de nuit ajustées ? Pas elles, certainement…

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De toute façon, je n’allais pas beaucoup à  Londres et il m’a fallu attendre d’intégrer une école de journalisme très cotée pour devenir une jeune femme un peu ouverte que gênait le fait de rester vierge très longtemps. Là, je dois le reconnaître, j’ai plongé pour peu de temps mais avec intensité dans  le « swinging London ». Je me souviens de m’être vraiment amusée mais sur le fond, je restais la même. J’étais jeune, j’étais snob et mon enfance avait débuté en Angleterre quand Arthur avait commencé mon éducation. Voilà ce que je me disais et au fond, ni mon mariage, ni la naissance de Philip et de Diane n’ont rien changé. Ce qui a tout bouleversé, c’est ma décision de revivre en France mais pas comme nous l’avions fait. Après mon expérience pour le Times et l’arrivée de nos deux enfants, j’ai joué à « l’Anglaise en France » et j’y ai passé plusieurs années. Quand les enfants ont grandi, on est partis en Angleterre où Paul a travaillé pour des magazines anglais. Je ne l’ai jamais vu rencontrer la moindre difficulté et à mes yeux comme aux siens, j’étais très britannique. Oui, bien sûr, Arthur ne niait pas ses origines juives, il en était même fier, mais dans son bel appartement de Notting Hill, il était avant tout un digne serviteur de la couronne. Il y avait quelques objets de culte çà et là, un rabbin ou deux qui pointaient son nez et surtout il y avait des  « confréries » auxquelles il appartenait mais rien de plus, en somme. De ce côté-là, je ne m’étais jamais beaucoup de question et en bon « goy », Paul non plus. Seulement voilà, nos deux enfants faisaient leurs études, nous étions encore relativement jeunes et tout aurait pu être au mieux si je ne lui avais annoncé que pour un an, je tenais à vivre seule et en location dans une banlieue proche de Paris. Il s’attendait à tout, Paul, sauf à ce que lui ai dit.