MORT D'UN COMMIS VOYAGEUR

Lourmarin -Marseille.

Octobre 1991. Juin 1992.

Nicolas est toujours à la fondation. Il veut aller dans le monde chercher des traces d'Eric et Irène Isserman, les deux comédiens dont il chérit la mémoire. Pour ce faire, il retrouve à Marseille, Méral, le metteur en scène qui, jadis, employait sa mère comme maquilleuse...

Il fait face à Myriam Harchel et il est résolu.

-Ici, je ne trouverais rien sur elle, vous le savez bien !

-Oui, je le sais.

-Mais vous m’avez retenu !

-Ah, Nicolas, ce n’est pas tous les jours qu’on se voit adresser quelqu’un comme vous. Je ne sais si je vous ai dit à quel point j’ai trouvé Liz Chester providentielle. Elle n’est pas souvent venue ici et ne sait pas vraiment ce qui s’y passe mais il faut avouer qu’elle a fait preuve d’une intuition extraordinaire. Elle a compris que vous deviez séjourner dans ces lieux !

-J’ai vraiment aimé y être. Je sais que je m’étais engagé pour un an mais…

-Mais vous voulez reprendre vos études. Auriez-vous été un simple salarié, je vous aurais refusé ce départ, arguant de votre contrat mais vous êtes étudiant…Vous pouvez partir.  Croyez-moi, on vous adore ici, autant les permanents comme moi que les visiteurs. Vous avez eu, reconnaissez-le, d’innombrables contacts avec les uns et les autres. Il est rare qu’ils soient aussi jeunes que vous ; ça aurait pu être un obstacle mais tout bien considéré, vous vous êtes très bien débrouillé.

Elle a raison, combien sont-ils à être prêts à le recevoir ? Steven et Jane, en Angleterre eux qui ont perdu leur premier né mais ont trouvé sur leur route un jeune Tom Adams, mort à Dunkerque au moment où les Anglais tentaient de réembarquer leurs troupes. Elizabeth Lacarrière est prête à le faire elle-aussi à Paris. Elle est venue installer une loge pour une jeune Irlandaise membre de l’Ira, qui a connu une fin tragique dans un attentat mais l’a guérie de la perte précoce de son mari polyhandicapé. Et il y aussi bien sûr Paul Barthès, l’archiviste de Cahors qui a pu en fin de compte ouvrir sa loge dédiée à son grand-oncle Paul et au Vosgien Aurélien Thiel.  Et bien sûr, Francette, l’avocate dont l’enfance s’était déroulée à Oran…Et tant d’autres. Il peut aller sans problème en Angleterre, en Irlande, en Espagne, en Italie mais aussi au Liban et en Algérie. Il ne serait pas perdu en Amérique du nord et aurait des contacts au Brésil…

Mais pour l’heure, il veut se reprendre et faire des études. Il s’est réinscrit en histoire à Marseille et laisse son père lui parler de nouveau d’excellents centres de formation en Italie. Sylvia, quant à elle, est beaucoup plus stable et travaille son bac par correspondance, sous la surveillance vigilante de Liz. Intéressée par le monde hospitalier, elle aimerait être infirmière ou à défaut aide-soignante. Il est drôle de constater que son Anglaise prend les choses si à cœur que c’est à se demander qui passe l’examen…

-J’ai passé un été magnifique ici, Myriam et c’est grâce à vous tous.

-Nous avons fait notre possible.  

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 -Il faut que j’étudie et il faut que les trouve, d’une manière ou d’une autre ; Vous savez bien : cette femme juive qui est morte en déportation et sa fille dont je ne sais si elle est morte ou vivante. Elles m’ont interpellé il y a longtemps mais je n’ai pas fait attention. Pas assez, en tout cas.

-Elles se sont signalées à toi mais tu étais très jeune. Il te faudra mener un long combat…Crois-moi, quand on en arrive à la loge c’est que bien des états de la purification sont dépassés…

-Oui, ce sera long…

-Tu reviendras, Nicolas, tu reviendras…C’est écrit.

Il a passé tant de moments intenses dans les murs de la grande demeure, a tant parcouru le parc magnifique en été et accumulé tant de sensations étranges dans sa chambre japonaise qu’ils peinent à quitter les lieux. Il le faut pourtant mais il n’éprouve pas une grande souffrance à quitter les lieux. Il le les abandonne que momentanément. Chacun d’eux, ici, en est conscient et lui-aussi.

Quelques jours plus tard, il est en cours, à l’université et cette fois il écoute. Les semaines passant, il se révèle aussi travailleur qu’organisé. Au lycée Saint Joseph, il adorait déjà cette matière. Sans qu’il en ait eu conscience, il a déjà accumulé beaucoup de connaissances. Il a une très bonne mémoire. Il retient vite.

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 Plus vivant, plus joyeux, il sort. L’idée lui vient, un soir, de se rendre au théâtre. La troupe de Méral fait moins l’actualité car il y a longtemps maintenant qu’elle est implantée à Marseille mais le Théâtre de la Grande Marée est toujours là, très fréquenté. Il va d’abord y voir une Mort d’un commis voyageur  qui le laisse un peu indifférent puis une Andromaque qui le voit admiratif, un dimanche en matinée avec une Sylvia perplexe, qui aurait aimé voir un autre type de spectacle. Son intuition est claire : il doit retrouver le metteur en scène et ses comédiens.

-Pourquoi monter Andromaque ?

C’est la première question qu’il lui pose après qu’ils se soient donné rendez-vous, dans un café.

Méral a paru très surpris au téléphone qu’il le contacte mais il s’est dit qu’après tout il serait intéressant de mesurer l’évolution du fils de Lydiane, que la mort brutale de sa mère, a dû sérieusement mettre à mal. Il est surpris quand il se trouve face à ce jeune homme qui aura vingt ans bientôt. Il a un beau visage très harmonieux qui pourrait faire de lui le héros d’une série romantique à la télévision mais il ne semble pas avoir conscience de sa beauté. Son visage a pourtant un bel ovale, ses cheveux châtain clair,  assez longs et fournis descendent sur ses épaules. Ses yeux d’un bleu soutenu sont ornés de longs cils et mis en valeur par d’épais sourcils ascendants. Il a le teint clair et une bouche vermeille que Musset lui aurait enviée. Il faut qu’il ait vécu caché pour ne pas se rendre compte de la séduction qu’il dégage ainsi, tout vêtu de noir, son allure angélique lui valant tous les suffrages.

-Tu t’intéresses à la tragédie classique ?

-Je m’intéresse à Andromaque et à Phèdre.

-Je peux savoir pourquoi ?

-Non, même pour moi, c’est très informel.

-Oreste, ambassadeur des Grecs, parvenu en Épire au palais de Pyrrhus, y retrouve un ami fidèle, Pylade. Oreste vient au nom de la Grèce exiger de Pyrrhus qu'il lui livre Astyanax, le fils d’Hector et d'Andromaque. Ce fils doit mourir ; ce n'est encore qu'un enfant mais les Grecs redoutent qu'il ne veuille un jour venger sur eux la défaite de Troie et la mort de son père Hector. Oreste confie toutefois qu'il n'a accepté de mener cette ambassade en Épire que pour une seule raison : revoir Hermione, qu'il n'a jamais pu cesser d'aimer, malgré ses constants refus. Oreste la sait dédaignée par Pyrrhus auquel elle est pourtant promise et espère qu'elle acceptera maintenant de revenir avec lui en Grèce. Oreste voit Pyrrhus et, au nom de la Grèce, exige que lui soit livré Astyanax. Pyrrhus refuse fermement de céder aux exigences des Grecs, quitte à ce que son refus mène à la guerre. Oreste se retire. Andromaque paraît, et Pyrrhus lui rend compte de l'ambassade des Grecs et de son refus. Il espère que, reconnaissante envers lui d'avoir sauvé son fils, Andromaque acceptera de se montrer moins rebelle à son amour ; elle se refuse pourtant toujours à lui, fidèle envers son époux Hector, mort sous les coups d'Achille, le père de Pyrrhus. Poussé à bout, Pyrrhus menace de livrer Astyanax aux Grecs.

-Il va le faire ?

-Il est partagé entre son désir d’épouser Hermione et l’amour que lui inspire la veuve d’Hector. Cette passion qu’il éprouve pour cette Troyenne lui donne du remords. Quant à Oreste, il parle à Hermione. Elle se montre prête à partir avec lui si Pyrrhus refuse de livrer l’enfant d’Andromaque, Astyanax. Oreste est fou de joie. Or Pyrrhus annonce à Oreste qu'il a réfléchi et qu’il s'est décidé à livrer Astyanax aux Grecs. Il compte également épouser Hermione le lendemain même.

-Et puis ?

-Oreste est furieux de perdre définitivement Hermione ; il décide de l'enlever avant les noces, avec la complicité de son ami Pylade et des Grecs. Andromaque implore Hermione de sauver la vie de son fils en faisant fléchir Pyrrhus. Hermione balaye avec mépris la supplique  d’Andromaque et sort. Pyrrhus, qui cherchait Hermione, entre et trouve Andromaque. Celle-ci l'implore de sauver son fils. Touché de pitié, Pyrrhus est prêt à changer d’avis si elle accepte de l’épouser ; Andromaque ne sait à quoi se résoudre.