Témoignage SHOAH

 

Dans les semaines qui suivent, il va et vient, entre le théâtre et la maison. Il s’informe et est avisé. Il parle de conjonctures internationales et de durcissement politique ; Elle devrait l’écouter, elle le sait. Sa famille à lui le fait et se montre inquiète. En Allemagne, celui qui est désormais le chef de l’état a des ambitions démesurées pour son pays où il élève le nationalisme au rang de vertu suprême. Les Allemands sont à l’étroit sur un territoire aux frontières mal faites et de plus ils ont plus que payés leur part lors de la défaite. Ils récriminent ; En France, on devrait davantage faire attention à eux. Si un conflit devait renaître, Éric ne donne pas cher de l’Angleterre qui aime être sur son quant à soi et des Etats-Unis qui joueront la carte de l’isolationnisme. Il est vrai que le Front populaire est au pouvoir en France et que les fantômes de la guerre paraissent lointains. Mais il y les ligues, une extrême-droite qui ne mâche pas ses mots, à l’égard des étrangers de tous bords et des juifs par exemple…Il n’y qu’à voir ce qui s’écrit sur Léon Blum… Oui, il y a une propension certaine à désigner des coupables qui ont la tête de l’emploi…

-Oh arrête ! Tu sais de qui je viens de lire une déclaration dans un des journaux que tu apportes tous les jours ? Dalio, oui Dalio. Il est israélite celui-là, non ? Eh bien, tu sais ce qu’il a déclaré à la presse ? Il a dit qu’en 1934, la France ne lui proposait pas de rôles très intéressants et qu’il a dû partir pour Berlin. Il est parti avec Pierre Brasseur et ils ont tourné pour l’UFA des films alimentaires. Il dit qu’ils ont passé un charmant été à Berlin à dépouiller de ses marks la société de production allemande. Depuis, il est revenu en France et il trouve que c’est aussi bien !

-C’est sûr, de guerre lasse, il s’est remis à jouer les juifs de service dans de bons petits films français…

-Mais personne ne l’empêche de travailler !

-Ah ça non…

-Le sujet est clos. Tu es trop moqueur.

Elle ne retravaille pas encore. Sa mère la seconde et passe beaucoup de temps avec elle et c’est vrai, elles parlent des bienfaits du lait maternel, de la façon de bien langer un bébé et des progrès chaque visible de la petite Anna.

Irène adore promener son bébé dans l’appartement. Sa petite tête dodeline contre son épaule et se laisse complétement aller contre le corps de sa mère.  Sa félicité est complète. Elle fait corps avec sa fille. Et puis, elle a beau savoir qu’Éric a de bonnes raisons d’être sur le qui-vive, elle est trop heureuse, trop rêveuse. Il faut un an et demi pour quitter à reculons ce nid qu’est leur petit appartement. Elle doit retravailler. Ne voulant pas, pour ne pas déplaire à son mari, confier entièrement sa fille à sa mère, elle engage une jeune Française, Jeanine La battu et supporte qu’Éric fasse des jeux de mots sur son nom…

Elle chantonne cette jolie chanson que Charles Trenet interprète dans un film tout neuf. Les oiseaux de Paris…

 Quand tout dort sur la ville et que brille
Cette gueule en or, la lune
Quand j'étreins du chevet la lumière,
Que je retrouve la nuit familière,
Quand je fume la dernière cigarette,
Que je ferme doucement la fenêtre
Et que, dans le sommeil, je me glisse
Pour rêver aux plus belles délices...

Les oiseaux de Paris
Me réveillent, la nuit
Par leurs chants et leurs cris.
Ils font bien plus de bruit
Qu'les autos
Les oiseaux.
Chaque soir, à minuit
Dans mon île Saint-Louis
Tout le malade les maudit
Mais moi, j'les trouve gentils,
Les oiseaux d'Paris.

Et puis, de plus en plus souvent, elle écrit sur des feuilles éparses. Elle le faisait déjà quand elle était enceinte, s’exprimant sur l’amitié, l’amour, le théâtre. Désormais, son bébé et l’amour qu’elle lui porte est son seul sujet et elle s’y consacre avec passion. Dissimulant d’abord ses poèmes à son mari, elle s’étonne de le découvrir en pleine lecture, une après-midi. Elle vient de nourrir Anna et tient celle-ci sur son épaule.

-Tu as laissé la boite ouverte, Irène…

-C’est vrai, Anna m’a appelée…

-C’est beau. Tu as du talent.

-Oh, tu sais…

-Si, tu as du talent… Ecoute :

Observés aujourd‘hui

Les yeux clos de mon enfant et ses paupières

Comme des ailes de papillon

Le mouvement rythmique de ses petites mains,

Les soubresauts du petit torse quand les pleurs le secouent ;

Les lèvres qui se retroussent quand vient l’accalmie,

Et que l’enfant s’apaise…

 

Regrettés : Les moments de sommeil et de léthargie.

Les regards d’avant-hier, les doigts dans les cheveux bouclés,

L’odeur du lait…si vanillée…

 

Loin de critiquer sa femme, le jeune mari blond l’encourage.

-C’est joli, très joli même ! De la prose poétique.

Irène ne sait pas si Eric est aussi sérieux qu’il le dit mais elle se promet de poser de nouveau sur le papier la qualité du lien qui la relie à sa fille. C’est un lien indéfectible.