ETTY HILLESUM

 

Irène. Paris.

13 juillet 1937.

Irène voudrait se lever et se diriger vers la fenêtre, comme elle l’a fait si souvent quand elle s’éveillait de bonne heure le matin et se sentait heureuse de vivre. Dans ces cas-là, elle passait une robe de chambre et allait s’accouder à la balustrade, fière de son jeune mariage et si contente de sa vie.

Elle a épousé Éric en 1934, un jour de printemps malheureusement pluvieux. Elle le connaissait depuis pas mal d’années en fin de compte puisqu’avant même d’intégrer l’un et l’autre le conservatoire de Paris, ils avaient en commun au moins professeur de diction, une demoiselle Rochefort qu’elle, Irène, prenait très au sérieux tandis que lui retenait ses fous-rires. Elle estime que c’est elle qui a fait la plus grande partie du chemin. Comment aurait-elle pu laisser filer ce jeune homme au physique si agréable qui aimait, comme elle, le théâtre d’amour ? Elle n’a pas à se plaindre. Il est aussi amoureux d’elle qu’elle de lui. Leurs familles sont bien accordées et sur les planches, ils plaisent autant l’un que l’autre. Il n’y a quasiment rien qui la puisse faire se plaindre. Jusqu’à peu de temps, elle s’étonnait de ne pas être en enceinte alors que les mois passaient mais c’est chose faite. Comme lui, elle relativise. Il aura certes fallu trois ans pour qu’elle attende un enfant mais le fait est qu’il va naître…

Elle fait un mouvement un peu brusque pour se redresser dans le lit mais une contraction longue et profonde  lui répond. Se lever pour aller regarder par la fenêtre est décidément une utopie. Elle se contente alors de ce qu’elle aperçoit de ciel bleu derrière les persiennes tirées et d’imaginer les ramures du grand platane qui obstrue une partie de la vue. Elle guette les bruits environnants : voix adultes proches ou lointaines, bruits d’insectes, moteur d’un autobus qui passe dans la rue…Justement, la cloche de l’école de filles toute proche retentit. Des dizaines d’élèves se répandent dans la cour. Cris, appels, chansons fredonnées, coups de sifflets des maîtresses, elle capte tout ; ça la distrait.

-Comment vas-tu ?

Éric vient d’entrouvrir la porte et il essaie de parler doucement, certain que la sage-femme va le réprimander. Lentement, Irène tourne son visage vers le sien.

-Tu vas bien ?

Il a ce même beau visage aux traits réguliers et cette même blondeur qu’il affichait le jour de leur mariage quand tant de membres de leurs familles les entouraient. Mais malgré son air rassurant, elle capte une once d’anxiété dans son regard. Elle ne veut surtout pas l’affoler et se contente d’un signe d’assentiment accompagné d’un doux sourire. La porte se referme.

La douleur revient brutalement. Irène se met à gémir. Il lui semble qu’une lame de fond sournoise et violente la prive de toute parade contre la noyade. Elle s’agite et pleure avant que lui reviennent en mémoire les respirations et le travail du souffle appris avec la sage-femme. Celle-ci d’ailleurs fait son apparition. Les contractions sont de plus en plus rapprochées et bientôt commence le « vrai » travail. La jeune femme s’accroche au visage rugueux de la praticienne et celle-ci multiplie les consignes fermes, insistant encore et encore pour qu’elles soient respectées. La fatigue et la douleur sont pourtant de sérieux freins mais la femme semble à Irène plus rigide qu’un médecin ; Allons, il faut lutter ! Du reste, elle encourage de sa voix sévère :

-Allez, Irène, tenez bon. Vous allez bientôt découvrir votre enfant ! Respirez et poussez !

Elle obéit, accumule de l’air dans sa poitrine pour le rejeter lentement dans une expiration contrôlée. Elle recommence encore et encore. Et puis, il y a soudain en elle un mouvement inconnu, une dilatation extrême de ses chairs dont profite ce petit être qui est encore en elle. Sans qu’elle trouve les mots justes pour décrire son parcours,  le bébé avance prudemment. Il bouge, il cherche une position qui satisfasse sa tête et son corps et il s’arrange des chairs contusionnées de sa génitrice pour se rapprocher du monde…De nouveau, elle respire, de nouveau elle pousse mais elle crie aussi car la douleur physique est désormais fulgurante.

La sage-femme, pleine de sang-froid, mène tout à bien :

-Je vois sa tête, Irène. Gardez courage, votre bébé est là.

Elle se débat encore, ne réussit pas à endiguer sa souffrance physique mais s’apaise bientôt car le bébé pleure. Il vient d’être délivré d’elle, ce bébé rond et encore sanguinolent qu’elle entraperçoit avant d’être laissée un peu seule. Quand très peu de temps après, elle le lui présente, Irène se souvient des gestes rapides de la sage-femme pour couper le cordon. L’enfant est propre et vêtu de blanc. Elle a sommeil.

-Blonde comme son papa et gracieuse comme sa maman !

Oui, c’est une petite fille. Irène est prise d’une incommensurable émotion. Elle a une façon élégante de bouger, cette petite, elle le sait maintenant qu’elle la tient dans ses bras. Elle exulte tandis qu’elle lui caresse la tête. Tout d’un coup, l’enfant pose sur elle deux petits yeux brillants plein d’acuité. La mère et l’enfant se fixent longuement. Ce premier regard échangé s’inscrit avec une grande force dans l’esprit de la comédienne qui se met à chantonner. Anna, Anna, Becker ou Isserman ? Que choisiras-tu ma chérie ? De quels atours pareras-tu ton nom ? Tu seras jolie comme un cœur et tous les princes de la terre te chercheront pour te le dire, émerveillés qu’ils seront par ta beauté…

Les présentations sont faites et il est temps maintenant de faire entrer Éric. Celui-ci s’installe d’abord sur une chaise, comme un garçon timide, avant de s’approcher du lit sur lequel il s’assoit maladroitement. Le bébé le laisse fasciné. Il se tourne vers la sage-femme souriante pour lui demander comment on tient un nouveau-né. Elle le lui dit et il tâche de ne pas avoir l’air trop empesé. Irène trouve qu’il s’y prend bien mais toujours taquine avec lui, elle ne le lui dit pas. Il est heureux, il est très heureux, il ne cesse de le dire et il sourit beaucoup aussi. Elle n’ose lui parler de son ventre nettoyé avec soin, de la façon dont la sagefemme l’a lavée et aidée à se changer et du fait que son corps est endolori. Ses seins renflés lui font mal et son ventre reste très tendu. Il ne comprendrait pas qu’elle soit inquiète et se plaigne. Il est trop droit pour cela et très inconscient aussi de la réalité concrète d’une naissance. Elle préfère lui parler du frais visage de leur petite fille et de sa première belle robe blanche, toute garnie de dentelle. C’est elle qui a insisté pour que d’emblée elle soit vêtue comme une petite reine. Ils profitent d’elle ainsi un temps, rencontrant son regard si grave et touchant ses doigts minuscules. Puis la sage-femme qui a presque fini son office, aide Irène à passer au bébé une tenue plus en rapport avec son tout jeune âge. Nourrie, toute propre, elle est placée en barboteuse rose dans un petit berceau qui jouxte le lit parental. Elle dort d’un sommeil sans nom et eux, encore réveillés, ils font des plans sur la comète.

-Tu vois, c’est une fille !

-Je te reconnais bien là, Irène, toujours à te moquer de ma famille qui ne produit que des garçons !

-Mon père a un faible pour moi, c’est pour cela !

-Il t’a programmé une fille…Je vois cela ! L’affrontement sera dur entre nos familles pour capter l’attention d’Hannah…

-Non, de cela nous avons discuté. C’est Anna ou Anne. Je préfère Anna ; La consonance finale est plus chantante…

-Toujours à franciser !

-Oh tu exagères ! Quel est ton prénom, déjà ?

-Tu as gagné : il est très français. Je suis le dernier enfant de mes parents et le seul dont le prénom ne se rattache pas à leurs traditions.

-Tu vois ! Ils se laissent gagner par la douceur de vivre française, eux-aussi !

-En un sens, tu as raison. En même temps, ils se vivent et se pensent Juifs. J’ai parfois le sentiment d’être un renégat.

Elle se met à rire.