BELLE MAISON PROVENCE

 

La fondation Germaine Million réconcile les vivants et les morts d'une façon si inattendue que son existence, même officielle, garde un caractère mystérieux. Nicolas, devenu jeune homme, s'y trouve et, après une période de formation, y accueille des "visiteurs"....

En mars, furtivement arrivent les premiers « visiteurs ». Nicholas comprend tout de suite qu’il faut être introduit pour venir ici. Ces gens-là sont discrets et polis. Ils viennent de diverses régions de France mais aussi de Belgique, de Suisse, des Pays bas et parfois d’Angleterre. Ils empruntent des livres dans l’une des deux bibliothèques mais viennent beaucoup à la librairie pour en acheter. Ils cherchent aussi de petites brochures et des K7. A priori, ils sont contents car cette année, les nouveautés abondent. Ils déjeunent souvent dans le grand réfectoire où, au début, madame Harchel a reçu Nicholas. Le matin et l’après-midi, ils s’affairent dans les étages mais ils sont aussi beaucoup dans le parc ou, confrontés à un printemps provençal assez frais, ils déambulent en confortables vêtements de demi-saison. Nicholas est jugé très affable et on lui parle très facilement ; Il s’en tient à la version officielle qui est la suivante : devant faire des études d’histoire, il donne un an à la Fondation avant de se lancer dans un long cursus. Pour lui, il n’est de meilleur entraînement car ce lieu convoque l’histoire sous des formes très variées. On l’encourage, on lui sourit et on lui souhaite de faire de très bonnes études. Il constate cependant que faire parler les gens de ce qu’ils vivent dans les étages relève de l’impossible. Une pudeur les prend dès qu’une question précise est posée et là, tout se paralyse. Une dame qui vit depuis longtemps en Espagne, lui dit en mai, alors que la Fondation est pleine et le temps bien plus clément, qu’il ne doit pas se dire qu’il en a assez lu. Elle lui confie un petit livre qu’elle adore car il est simple et d’une portée sans fin. Elle en aime de plus le style sobre et attachant. Il s’agit d’un ouvrage intitulé : Deux lycéennes : Oran 1962. Francine, la soixantaine, avocate, raconte son amitié adolescente avec Rose Négrier, une jeune oranaise fille de commerçants aisés installés depuis longtemps en Algérie. Bien que le conflit soit ouvert, aucune des deux jeunes filles n’imaginent vivre ailleurs qu’en Algérie. Pourtant, les événements leur donnent tort. Le péril guette. Au fil des mois, les escarmouches et les balles perdues affolent Rose qui se sent perplexe et perdue. Plus terre à terre, Francine songe déjà aux études universitaires qu’elle fera à Paris. Elle est attachée à Oran où elle a grandi mais elle est ambitieuse et aussi plus réaliste. Cette terre si belle ne restera pas française. En fin de compte, le départ des deux jeunes filles est entendu et il sera suivi de toute façon de celui de leurs deux familles. Quelques jours avant leur départ, les jeunes filles sont dans une voiture avec chauffeur dans un quartier « sûr ». Le chauffeur sent néanmoins le danger et cherche à garer la voiture pour mettre ses deux passagères à l’abri mais des coups de feu retentissent. Tout le monde se couche à terre mais Rose pense trop vite que le danger est écarté. Elle pousse Francine à se lever elle-aussi puis pousse un cri et se place devant elle ; Une balle la frappe en pleine poitrine. Elle meurt des suites de sa blessure.

Francine, une fois en France, pense souvent à la mort « accidentelle » de Rose. Elle se dit que celle-ci appréhendait beaucoup de quitter une terre qui avait été si généreuse pour elle. Francine a la certitude que le sacrifice de Rose lui a permis de mener la vie qu’elle voulait. Elle en cependant gardé une certaine culpabilité et lorsque sa fille aînée est tombée gravement malade, elle a monté une loge pour Rose en lui demandant d’intervenir…Contre toute attente, sa fille a guéri.

Nicholas remercie cette femme qui lui a fait lire ce joli texte. Il voit bien qu’il y a échanges ici et même s’il ne se réfère pour l’instant qu’à Aurélien Thiel, Louis et Paul Barthès d’une part et aux deux jeunes oranaises et à la fille malade de l’une d’elles, il commence à saisir.

Souvent dans un salon ou un autre, on regarde un film et il se joint à un petit groupe sans que jamais on ne lui fasse de remarque. Il voit beaucoup de documentaires différents non dans les thèmes qu’ils traitent mais dans les intervenants qu’ils convoquent. Au fond, il sait ce qu’il va voir mais il ne se lasse pas parce que pour ceux qui visionnent ces films, l’émotion est aussi violente que l’émerveillement.

Il a l’intuition, comme les semaines filent et que l’été arrivent qu’un jour, un de ces documentaires va l’interpeler. Il ne saurait en être autrement.

En attendant, il a déjà reçu plusieurs fois Sylvia et dans sa chambre japonaise, ils s’aiment. Elle le rassure et l’apaise dès qu’il la voit, cette jeune fille dont il est épris et il s’étonne de la sentir plus solide. Lui-aussi va beaucoup mieux. Il pleure Lydiane mais sa souffrance est moins primaire, plus intérieure. Bercé par tout ce qu’il devine des interactions naturelles et surnaturelles qui se développent entre les murs de la grande demeure, il commence à se demander ce qu’il fera de cette mort et comment l’orienter. Il y réfléchit plus calmement même s’il ne trouve pas de réponse. Il écrit de nouveau à son père qui s’étonne de le voir « gardien de musée », à ses grands-parents, qui se remettent difficilement et réussit même à adresser à Lapierre une courte lettre dans laquelle il lui souhaite le meilleur. Il parle souvent avec Myriam Harchel, qui est prête à lui signer un nouveau contrat. Il est populaire ici et parfaitement à sa place. Dans les courriers de remerciement qu’elle reçoit, il y a désormais toujours une phrase pour lui. Il doit le reconnaître, il n’a pas fait son deuil, et de la relation qu’il aurait développé adulte avec sa mère, il est probable qu’il ne le fasse jamais mais il accepté qu’elle n’ait pour rien dans sa mort, pas plus que lui d’ailleurs et cela le rend plus fort.

Et puis, un matin d’été, alors qu’il vient de s’installer dans un petit salon aux rideaux tirés, il revoit ce visage de petite fille qui a vieilli…

Je m’appelle Anna Isserman mais pendant la guerre, j’ai été cachée chez des fermiers et j’avais un nom d’emprunt. Lilli, Lilli Page…

Il revoit le visage de la comédienne et rencontre son regard. Il a peur, il tremble et il laisse couler des larmes sur ses joues. La voix de « Lilli » continue d’égrener les souvenirs de la mère et lui, il regarde cette femme encore jeune que le malheur a cueilli. Et il sait.

C’est la même émission, maintenant un peu ancienne, qu’il a vu à Aix avec son grand-père il y a des années de cela, maintenant ; Mais c’est un tout autre enjeu. Il n’y a aucun hasard ici. Ces deux femmes ne sont pas réapparues pour rien. Il connaît les k7 en stock et ne se souvient pas d’avoir vu celle-ci. Les membres de la Fondation en apportent eux-aussi. La comédienne et sa fille dont il ne sait ce qu’avec le temps, elle est devenue, elles sont là pour lui et lui pour elles. Il reste à faire tout le chemin qu’ont fait ceux qui ont des Loges là-haut et de ce cheminement-là, Nicholas ne sait presque rien, si ce n’est qu’il sera long.

Une chose est sûre : il le fera.