AURELIEN THIEL

La fondation Germaine Million permet à ceux qui ont perdu un proche il y longtemps ou récemment de faire un lien entre celui-ci et un autre "Vivant". Esotérisme ou simple acte de foi. Ici, Paul Barthès, archiviste à Cahors, raconte son histoire...

 Louis était cultivateur dans le Lot quand l’ordre de mobilisation est arrivé. Ce garçon au visage rond aimait les travaux de la ferme et il fallait la guerre pour l’empêcher de continuer à faire son travail. Il aimait aussi peindre de naïfs bouquets de fleurs et se souciait peu qu’on le trouve peu doué. Doté d’une candeur certaine, Louis avait d’abord été déplacé dans la région parisienne où on lui avait fait porter l’uniforme avant de l’initier au maniement des armes. En février 1916, on l’avait transféré au front. Verdun faisait rage. Ce lieu ne ressemblait à aucun autre. La boue, la lumière en pleine nuit, les rats et la furie ambiante en faisaient un cauchemar permanent. Un obus de 340, tombant à six mètres de ses camarades, tuait vingt hommes en creusant un trou de vingt mètres. Louis, qui n’aimait que la campagne, était désespéré. Il craignait de mourir car il avait promis à ses parents de reprendre la ferme mais il voyait bien qu’il était quasiment impossible de se protéger, malgré les promesses faites à sa mère et à sa marraine de guerre. Il était de plus en plus fragile et persuadé de mourir bientôt quand il avait fait la connaissance du seconde classe Aurélien Thiel. Blond, grand, mince, assez beau, Aurélien était l’opposé de Barthès, qui était petit, brun et râblais ; Ne s’en laissant pas compter, Thiel était parfois insubordonné mais c’était un bon soldat au courage exemplaire. Tous deux étaient d’origine rurale, même si Thiel était le fils d’un hobereau vosgien. Ils devinrent donc très amis ; Ils discutaient beaucoup de leur avenir tout en se plaignant des puces et des poux, qui les harcelaient. Ils tentaient de garder espoir. Dès le début de l’offensive, pourtant, l’Allemagne avait beaucoup avancé. Elle avait pris Douaumont ; Cumières, Vaux, Le Mort-Homme et la côte 304 avant de s’emparer du fort de Vaux et de Thiaumont. L’armée de terre se portait fort mal. Il était difficile aux poilus d’espérer un redressement mais pourtant celui-ci avait eu lieu. Pétain et Nivelle avaient ébranlé les lignes allemandes et Joffre était bel et bien en train d’accélérer la victoire. En mai et juin, la bataille était jouée. Douaumont, Vaux, Vacherauville furent repris dans un immense déploiement d’artillerie. Louis et Aurélien participèrent à toute cette folie et s’ils furent blessés, ils le furent légèrement.  Il semblait que quand ils étaient ensemble, la mort ne les atteignait pas ; Leurs camarades au front en étaient frappés. En décembre 1917, toutefois, eut lieu la dernière bataille qui les vit réunis. Aurélien répétait sans cesse à Louis que la Grande Faucheuse ne les aurait pas. C’est que la Terre a besoin de ceux qui savent la travailler. Elle les appelait, les attendait  ! Bientôt, ils faucheraient les blés hauts et blonds et rentreraient le cœur léger, le soir, dans leurs fermes respectives.

Pourtant, un jour, Aurélien eut moins d’aplomb. Ce jour-là, sans qu'il sut l'expliquer, il était distrait, anxieux...Les deux soldats avançaient comme souvent côte à côte, dans un brouillard qui allait s’intensifiant. Des balles sifflaient. L’imminence du danger frappa le Vosgien qui poussa Barthès dans un trou d’obus. C'était là faire preuve de son à propos habituel pourtant, il commit une faute. Il ne fut pas assez rapide.  Au moment où il sautait pour rejoindre son camarade, une balle l’atteignit dans le dos. Il n’en tint pas moins à protéger Louis de son corps et reçut d’autres coups.

Revenu indemne de la grande guerre, Louis Barthès écrivit à plusieurs reprises dans les Vosges à la famille d’Aurélien. Il fut remercié et invité mais c’était un paysan du Lot et il se voyait mal, maintenant qu’il avait repris la ferme, entreprendre un voyage aussi lointain. Toute sa vie, il demeura fier d’avoir été sauvé par un soldat assez héroïque pour l’avoir protégé jusqu’au bout. Toute sa vie, il vanta le courage de Thiel.

Ecouter parler Barthès est captivant. Sa voix sait prendre des inflexions dramatiques. Elle peut s'amenuiser ou s'enfler pour impressionner son auditoire. Il déclare:

"J’en ai découvert sur ces deux-là bien plus que je ne l’aurais pensé et plus je me suis attaché à eux, plus j’ai repris confiance en moi. Je n’ai cessé de souffrir de la mort de ma sœur mais j’ai cessé de la considérer comme un mal inéluctable. A l’injustice d’un crime sans mobile, j’ai opposé le sacrifice conscient de Thiel, fils de grand fermier certes mais non fils unique, qui sait que Barthès est le soutien de sa famille et qu’il doit reprendre la terre.

SOLDAT PREMIERE GUERRE

Ma décision est prise d’engager une demande ici. Créer une loge Thiel/ Barthès. Je sais que l’enjeu est important. La noblesse d’Aurélien Thiel et la ténacité de mon grand oncle Louis Barthès sont exemplaires. Cette loge peut vivre et irradier et le faisant, elle peut guérir ma famille et moi-même de l’injuste mort de ma sœur. Voici donc le motif de ma première communication ici. Croyez que je suis en éveil, et qu’étant un homme simple et droit, je sais que je ne fais pas erreur en m’adressant à cette Fondation qui vit sous l’égide de madame Harchel et à vous, bien sûr, chers auditeurs et membres de cette association. »

Cette communication laisse Nicholas très perplexe mais elle lui ouvre des perspectives. Sur deux étages, se trouvent des chambres détournées de leurs fonctions habituelles. Ce sont des Loges. Si Nicolas se fie à Paul Barthès, ce sont des lieux de commémoration. Celui-ci brigue l’honneur de tenir l’une d’entre elles. Il semble que ce soit difficile car l'espace manque. En effet,  la plupart des pièces  sont déjà investies. Mais investies pour faire quoi? Entendre parler d'elles mobilise déjà toute son attention et sa sensibilité mais il devine bien vite que les discours ne suffiront pas à lui faire percer le mystère. Il lui faut voir ce qui s’y déroule. C'est à ce prix qu’il pourra mesurer l’ampleur de ce qui se passe ici...

Il entrevoit qu’il s’agit effectivement de bien autre chose qu’un mémorial lié à la seconde guerre. Ici viennent des êtres blessés qui ont perdu un ou plusieurs êtres chers et ont trouvé sur le route un homme ou une femme ayant connu d’autres conflits. Par un biais ou un autre, ils ont trouvé quelque part dans l’histoire quelqu’un qui les touche profondément et peut donc, d’une manière qui lui est encore incompréhensible, faire que s’opère en eux un travail de deuil et de guérison. C’est cela, qu’au sortir des témoignages directs sur l’action de Germaine Million, il butte sur l’archiviste de Cahors. Bien vite, il découvre les très nombreuses plaquettes que contient la librairie dont il est responsable. Elles vont dans le même sens que le communiqué de l’archiviste mais c’est encore celui-là qui est le plus clair…