AURELIEN

A la fondation Germaine Millon, Paul Barthès, archiviste, raconte une incroyable histoire de vie et de mort...

«En 1978, j’étais archiviste à Cahors et me satisfaisais d’une vie bien réglée. Pour mes parents, simples agriculteurs du Lot, j’étais un modèle de réussite : le bon élève, le gagneur de prix d’excellence, le passeur de concours. J’avoue qu’être admiré de la sorte me plaisait beaucoup et me permettait de trouver « intéressante » ma vie de rat de bibliothèque. Sans que j’en aie totalement conscience, mon équilibre et ma joie de vivre étaient très liés à ma sœur Carole. Plus jeune que moi, elle était en terminale. C’était une fille travailleuse à qui mes parents trouvaient un défaut. Jolie en diable, elle plaisait aux garçons et leur souriait beaucoup. Elle était en quête d’un petit ami et je ne doutais pas qu’elle en trouve un qui lui convienne, piquante comme elle l’était. Pour ma part, je trouvais que c’était humain, ayant moi-même une bonne amie. Elle a fini par en trouver un, très convenable. Très traditionnels cependant, mes parents ne voulaient pas qu’elle voit ce garçon en cachette, craignant un quelconque déshonneur. Un soir, elle avait rendez-vous avec ce fameux garçon, Bruno, il s’appelait. Pour être sûr d’obtenir l’assentiment de mes parents, il avait trouvé à emmener un copain à lui, nanti de sa fiancée. Ils iraient donc à quatre à une fête de village dont on parlait depuis un moment. Ainsi, il ne serait pas seul avec elle et puis au retour, le copain, qui avait la voiture, raccompagnerait tout le monde et elle en dernier. Elle a fait tant et si bien que mes parents ont cédé. Oh, la fête était proche ! Il y aurait un orchestre comme souvent en Juin quand les blés étaient hauts. Elle avait la permission d’une heure du matin. Seulement, elle n’est pas rentrée. Elle n’a pas été raccompagnée. Elle avait bien dansé avec doux ami pendant la fête et rit avec les deux autres mais voilà qu’en s’agitant comme une folle, elle s’était tordue la cheville et pour sa punition, avait été contrainte de rester assise. Là où leur histoire à tous les trois se gâtait c’est qu’alors qu’ils la pensaient sagement installée dans le coin où ils l’avaient laissée, voilà qu’ils ne l’avaient plus trouvée. Envolée, la Carole, disparue ! Ils avaient fini par comprendre qu’elle avait discuté avec le fils du pharmacien. Il pourrait peut-être lui trouver une pommade et un bandage car pour avoir mal, ça, elle avait mal ! A priori, il l’avait prise au sérieux et il était allé chercher des médicaments pour elle, l’aidant au passage à se placer plus près de la sortie. Seulement, à son retour, c’est lui qui ne l’avait pas retrouvée ! On l’avait vu sortir en sautant à cloche pied. Elle s’appuyait sur un grand gars rieur. Jusqu’au matin, on avait fouillé tout le village. Les trois jeunes gens étaient aussi affolés que le fils du pharmacien car ils se connaissaient tous. Ils l’aimaient bien, elle. Ils avaient fini par la retrouver étranglée dans un petit fossé, derrière l’église. D’aucun avait repéré lors de ce bal un drôle de type blond qui était venu en camionnette. Il était déséquilibré et venu d’ailleurs. C’est lui qui avait fait le coup.

Inutile de vous dire que non seulement la vie de mes parents mais la mienne s’est effondrée. C’était des gens qui n’auraient pas fait de mal à une mouche et Bruno, l’amoureux transi un très gentil garçon. Et elle était morte !

Je ne veux pas insister sur la dépression que j’ai traversée par la suite. Certes, j’avais mon emploi à Cahors et quelques amis à voir le dimanche. Mais ce qui s’était passé près de la ferme de mes parents, dans le Lot, là, c’était trop…Des mois durant, j’ai pris des antidépresseurs et des somnifères et moi qui n’aimais pas l’alcool, j’ai exagéré de ce côté-là. Je me suis fait adresser à un psychiatre mais il ne m’a pas vraiment aidé. Il m’écoutait parler en fait mais moi, il n’y a que l’histoire de France qui me rend bavard. Je suis un garçon de la campagne, que voulez-vous, je ne parle pas de moi !

arton35

Au bout d’un moment et sans pour autant aller mieux, j’ai commencé à rêver d’un soldat blond, souriant dans une tranchée. Je ne savais pas qui il était mais le fait est qu’il revenait toutes les nuits et s’imposait à moi comme une personne réelle. Tantôt, il glissait dans un trou d’obus et tombait dans l’inconscience, tantôt il était au repos et là, dans sa tranchée, il riait et blaguait. Il y avait un autre soldat avec lui, dans ces cas-là : un jeune, très brun, les yeux marron très vifs, la cigarette au bec. Ils n’ont pas arrêté de hanter mes rêves l’un et l’autre, à tel point que je me suis demandé ce que pouvaient me vouloir deux poilus de 1916, dont l’un était soit rieur soit couvert de sang. Ne trouvant en moi aucune réponse, j’ai fini par interroger ma mère. Il faut dire qu’elle est un peu catholique mais ne dédaigne ni les expériences de voyance ni l’astrologie. Je pensais qu’elle allait me rire au nez mais là voilà qui me pose questions sur questions ; Et puis, elle dit :

-Un de tes grands oncles se nommait Louis Barthès. Il est revenu indemne de la grande guerre et cependant, il était à Verdun. Il disait toujours qu’il avait survécu de façon miraculeuse et qu’il devait sa survie à un jeune gars des Vosges, avec qui il s’était lié. Attends voir, je cherche son nom à ce jeune soldat. Voilà…Thiel…Aurélien Thiel…Il disait que ce gars-là, c’est à se demander si une balle pouvait l’atteindre. C’est qu’il avait tant vu mourir alors que ce Thiel avait une chance incroyable !

Et voilà comment je me suis lancé à la recherche de deux poilus qui m’ont donné bien du fil à retordre. En fait, Aurélien avait sauvé Paul. Mais qui était-il tous les deux ?