BELLE PORTE

-En janvier et en février, la Fondation est en sommeil. Nous avons besoin de ce précieux temps de silence et de rémission car à partir de mars, ils viennent et s’installent. Bien sûr, ils se succèdent. Mis à part une grande salle du bas qui sert de réfectoire pour qui veut déjeuner ou dîner, toutes les pièces de cette maison ont une orientation particulière qui exige respect et silence. Personne ne loge ici. Le parc est grand. Vous serez très sollicité de neuf heures à dix-sept heures trente. Et pour bien aborder votre travail, vous allez devoir revenir demain avec vos affaires. Vous devrez marcher et lire car il n’y a rien de plus que je ne puisse vous expliquer…

Elle lui sourit et le fait revenir au petit salon du départ d’où elle lui fait signer un contrat de travail. Nicholas, très déconcerté, reprend confiance en le voyant. Il ne comprend rien ni à ce lieu ni aux tâches qu’on lui confie mais ce document le rassure bien sur le fait qu’il n’a pas quitté la réalité. Il est engagé pour six mois renouvelables, sera logé dans un des bâtiments du centre et sera nourri. Il lui est demandé d’être ponctuel et de ne pas modifier ses horaires de travail. Ayant un compte en banque, depuis qu’il est majeur, il fournit un relevé pour être payé. Bien conscient qu’il touchera un salaire modique, il est très intrigué. Il lui semble évoluer pour la première fois de sa vie dans un univers onirique mais en même temps, tout est officiel. Un aller et retour plus tard, il est dans la place. Ayant du temps libre le weekend, il pourra recevoir Sylvia et en est heureux par avance. Elle vient de se montrer très chaleureuse et comme chaque fois qu’il prend la mesure de leur amour, il l’estime solide, le jeune âge ne faisant rien à l’affaire…

Très vite, il découvre qu’une des salles de la Fondation est dédiée à cette Germaine Million autour de laquelle tout semble tourner. La pièce est d’assez belle dimension et se trouve au ré de chaussée. Elle est accessible à tous, sans droit d’entrée particulier. Il s’y trouve confronté à un très grand nombre de photos encadrées. Germaine y apparaît donc bébé puis petite fille, dans les poses conventionnelles de l’époque. C’est une enfant un peu boulotte, sans grâce particulière. Viennent ensuite l’étudiante, qui n’est pas sans aplomb et la fiancée qui semble toiser celui qui rencontre son regard. A côté de son jeune mari, elle paraît engoncée dans une robe blanche chargée de dentelle et rien ne la distingue d’une autre jeune femme sans beauté de son époque. On la voit occuper de façon princière la maison de Lourmarin dans laquelle il se trouve et rien n’est assez beau pour elle. Grands dîners, fêtes champêtres dans le par, promenades à cheval et bals, rien n’est assez beau pour elle. Elle est très entourée, son mari a l’air radieux et tout le monde mène grand train. Nicholas ne voit là qu’une série d’anecdotes dans la vie d’une personne qui ne manque de rien. Le veuvage brutal et le retour à Paris changent la donne : elle n’est plus la même. Elle est toujours peu avenante physiquement mais elle a l’air beaucoup plus active et consciente que le monde tourne autour d’elle. La voilà parmi ses élèves dans diverses écoles communales de filles de la capitale puis directrice d’un établissement scolaire, dans le vingtième. La guerre a éclaté. Elle s’est rencontrée elle-même et possède deux visages. Elle a l’air serein mais elle est aux aguets. Une intelligence aigüe anime son regard…

Après-guerre, elle pose avec des adolescentes et des femmes faites. Toutes sortes de gens l’entourent et là, elle rayonne. Souvent vêtue de tailleurs sombres, ses cheveux impeccablement coiffés, elle déambule dans cette vaste maison pleine de paix qu’elle a transformée en fondation. La contemplant, il hésite. Elle est à la fois la grand-mère idéale d’un film grand public des années cinquante et en même temps, l’agilité et la profondeur de son regard en fond une femme profondément spirituelle. Elle a sauvé des vies.

L’un après l’autre, Nicholas lit les brochures et les livres écrits sur elle et s’étonnent de leur qualité. L’un d’eux contient une partie des lettres qu’elle a pu échanger après la guerre avec plusieurs personnes qui lui doivent la vie. Il est impossible de ne pas admirer sa force de caractère. Un autre ouvrage condense une partie d’un journal intime qu’elle a tenu en 1949, quand la France était en pleine reconstruction. Il y apparaît une femme droite qui a su trouver les bons collaborateurs, ceux sans lesquels ses protégés n’auraient pu survivre. Morts eux-aussi, Raoul Féral et Maurice Alroux, ont été les chevilles ouvrières de son œuvre. Elle les évoque avec modestie et reconnaît leur immense mérite.

Enfin, il se lance dans la lecture de témoignage et commence par celui d’une petite fille, Edith Epstein. Devenue grande, celle-ci a publié un petit ouvrage intitulé « Souvenirs d’une enfant cachée. France : 1942-1945. ». La Fondation dispose à priori de locaux où s’impriment des livres. Celui-ci en est la  preuve. La jeune femme déclare :

« Madame Million est venue dans ma famille avec deux comparses et les détails de mon départ ont été mis au point. J’étais encore une enfant, c’est pourquoi j’ai tenté de vivre « ma disparition » comme une aventure amusante. Autant vous dire que cela n’a pas été une réussite. J’ai voyagé en train avec une femme déguisée et munie de faux-papiers qui n’était autre que madame Million elle-même. Un homme qui jouait le rôle de mon père l’accompagnait. On m’a ensuite transportée en camion et je me suis retrouvée dans une ferme, près de Clermont-Ferrand. A partir de ce moment-là, je me suis appelée Marie Loupiac. Gabrielle et Arlette, mes deux hôtesses étaient mariées à deux frères retenus en Allemagne. Elles travaillaient d’arrache-pied à la ferme, faisant des travaux d’hommes. Bon, elles n’étaient pas affectueuses mais elles n’étaient jamais brutales et je suis, grâce à elles, restée en vie et en bonne santé. Attendu qu’en fin de compte cette région m’a plu et que j’y suis restée, j’ai gardé contact pendant longtemps avec les deux sœurs. Revoir madame Million, ça me tenait à cœur mais c’était très loin. Avec mon mari et nos deux garçons, on est allée la voir une fois. Lui, il trouvait incroyable qu’une Française de souche comme ça, ait sauvé tant de gens. Il faut dire qu’il est le seul à avoir survécu. Toute sa famille a été déportée et personne n’est revenu. Moi, j’ai retrouvé mon père parce que ma mère et ma grande sœur ont été imprudentes. On est restés une journée entière avec madame Million. Elle avait déjà sa grande maison. Le midi, ça nous étonnait beaucoup : cette chaleur et puis ces fleurs ! On était totalement dépaysés. Moi, j’y serai retournée dans ce beau village mais mon mari, il était d’avis qu’il fallait émigrer en Israël et finalement, il m’a convaincue. 

Ce qui m’a étonné avec Germaine, c’est qu’elle ne s’était jamais arrêtée. La guerre était finie après-tout. Elle m’a tenu des propos étonnants. Elle m’a dit par exemple : Ni les conflits ni les situations périlleuses n’ont de cesse et il est toujours possible de venir en aide à celui ou celle qui ont perdu quelqu’un en Indochine, en Algérie ou encore au Moyen-Orient. J’ai beau prendre de l’âge, je prends des trains et des avions car il y a toujours quelque chose à tenter…Je suis toujours prête à secourir, à accueillir qui a souffert directement ou indirectement. Bien sûr, je préfère que tout ceci se déroule dans ma Fondation mais j’en suis si éloignée parfois que je dois agir sur place, avec les moyens du bord. On m’a bien remis quelques décorations à la libération mais je n’ai pas voulu m’en contenter. J’ai vu combien le mal pouvait grandir et entrer dans les cœurs. Me dire que ma tâche était faite et je ne pouvais désormais vivre que de louanges m’aurait été insupportable. Hein ? Donner des conférences, me faire bien voir ! Non. La souffrance ne s’arrête jamais…

Hein, une sacrée dame. A Tel-Aviv, pendant longtemps, j’ai pensé à elle. »