eNFANT MERE ET RAIL

 

Juillet 1989. Réflexions de Nicolas.

Venise : une semaine avec Gianni. Si Sylvia ne m’avait pas dit, avant que je n’aille le rejoindre, qu’il se posait en éducateur un peu distant mais en père, j’aurais sans doute été plus spontané.

Ville merveilleuse et visite sans fin.

Il a parlé de mon avenir. J’ai mon bac mention bien. Je pourrais étudier en Italie. Il y a de très bonnes écoles et il financerait tout.

Je lui ai demandé ce qu’il en était de Sylvia et là, lui qui s’est toujours contenu avec moi et a évité tous les impairs, en a fait un et de taille.

-Enfin, c’est une fille de dix-huit ans. Un amour de pluie quoi !

-Qu’est-ce que l’âge vient faire ? Ma mère avait cet âge quand elle t’a rencontré. Tu as été l’homme de sa vie et non « un amour de pluie » !

-Elle te l’a dit ?

-C’est évident. Pour elle en tout cas. J’aime Sylvia.

-Bon d’accord.

Quel ton mielleux !  Il a continué ainsi à me parler de mes études en incluant Sylvia dans ma vie et a repoussé ma mère dans l’ombre. Je me suis senti mal au terme de cette semaine.

 

Aout. Septembre 1989. Réflexions de Nicolas. Parler enfin avec la mère !

Cette fois, elle s’est vraiment ouverte. Nous étions seuls dans l’appartement marseillais.

-Je t’aimais, tu étais mon adorable petit garçon. De lui, j’étais folle et je pensais qu’il en était de même pour lui. Oui, je pensais qu’il m’aimait ; et puis j’ai vu peu à peu que d’autres femmes le trouvaient très séduisants et qu’il les regardait beaucoup…Bon, j’ai composé…Je t’avais eu, il fallait bien qu’il en tienne compte.

-Mais il est parti.

- C’était une manœuvre de sa famille. Je me suis battue. Nous sommes allés en Italie.

-Oui, mais nous sommes rentrés ! Tu n’as pas été vindicative.

-C’est ton point de vue mais il est erroné. Tu sais ce qu’il aurait fait si j’avais pleurniché devant lui, si je lui avais joué la comédie ? Il nous aurait mis dans un meublé et je serais restée sa maîtresse épisodique avant qu’il ne me laisse ; sa famille ne pouvait pas me voir en peinture. C’était me traiter malhonnêtement alors, je suis rentrée. A partir de là, j’ai fait ce que j’ai pu. D’abord, tu étais avec moi et tout se passait bien puis j’ai travaillé pour ce théâtre. Je t’ai mis en pension chez mes parents et tu y étais bien. Rappelle-toi comme tu y étais heureux !

-Mais ces types…Cet employé de banque, ce comédien…Tu les menais par le bout du nez alors qu’ils étaient amoureux de toi.

-J’étais comme brûlée vive parce qu’il avait fait et incapable de me lier. Je les ai envoyés promener, c’est sûr et je me suis repliée sur moi-même. C’est pour ça qu’ensuite, je n’ai eu que de brèves aventures. Celui qui était l’amour de ma vie m’avait tourné le dos, oh sans se fâcher, hein et en respectant les convenances ! Il m’envoyait de l’argent après tout ! Mais le fait est qu’il nous avait rejetés.

-Tu n’en parlais plus.

-Parler de quoi ? De ses mandats et des messages qui les accompagnaient ? Tu sais ce qu’il me disait ? « Ma chère Lydiane, voici ma contribution mensuelle ». C’était le ton. J’ai pu lire « Porte- toi bien » et « mille pensées au petit » et ceci résume. Il était impersonnel. Nous n’existions plus.

-Enfin si, financièrement…

-Je ne lui ai rien demandé, je te signale. J’ai encaissé ce rejet qu’il faisait de moi comme j’ai pu et je ne t’ai jamais rien dit. Il était loin, il ne s’adressait jamais à toi. J’aurais pu en profiter pour te le présenter de manière négative mais je ne l’ai pas fait.

-Tu aurais dû…

-C’est facile, après coup de me dire cela.

-Est-ce que tu t’es dit que je finirais par le revoir ?

-Oui, ça m’a traversé l’esprit. Quand j’ai eu rencontré Vincent et que je lui ai envoyé un faire-part de mariage, j’en ai eu l’intuition.

-Pourquoi ?

-Mais parce qu’à ce moment-là, il pourrait mettre la main sur toi. Et c’est ce qu’il a fait avec ses lettres puis ses invitations ! Il est tellement mieux que mon mari, n’est-ce pas ? Il a tant de classe !

-Tu exagères…

-Non ! Tu n’apprécies pas beaucoup le caractère de Vincent. Je reconnais qu’il est un peu renfermé. Mais honnêtement dès que Gianni a eu barre sur toi, tu nous as jugés… Bon sang Nicholas, j’ai le droit d’être amoureuse et j’ai aussi le droit de tomber enceinte. Il fallait enfin tourner la page. Il ne serait jamais revenu ; tu vois, c’est moi qui n’ai pensé qu’à lui des années durant qui te dis cela. Et maintenant que tu connais ton père, je crois que tu es à même de voir ce qu’il a fait. Je n’étais pas très instruite mais je n’étais pas sotte ! J’étais travailleuse et débrouillarde et j’étais capable d’apprendre un travail ou un autre mais lui, évidemment…Socialement, je lui étais inférieure. Crois-moi, il me l’a fait comprendre. Je ne souhaite à personne d’être ainsi humiliée !

-Mais il ne m’humilie pas, moi.

-Il ne l’a pas encore fait car tu es conforme à ses désirs. Un conseil : ne change pas.

Il ne l’a jamais vu ainsi, si combattive et si blessée. Elle le fixe soudain avec intensité et poursuit :

-Je ne t’ai jamais laissé, jamais. Lui, il l’a fait. Et note que j’ai t’ai fait confiance, pour cet internat notamment. Je ne l’ai regretté mais il fallait que je croie en toi pour le faire. Et pour ces invitations qu’il te lance, là encore, je t’ai estimé assez solide et observateur pour faire la part des choses car en somme que fait-il ? Il t’emmène en vacances et pour peu de temps. Tu n’aimes pas Vincent mais il a, lui, vraiment élevé deux enfants…

Il est ému soudain et son enfance reflue. Il comprend enfin qu’elle a tout fait pour bien s’occuper de lui et il est sidéré par sa générosité.

VEGETAL

 

-Maman…

-Voilà un mot que tu prononces rarement.

Elle se met à pleurer silencieusement. Il ne sait que faire. Elle se mouche puis dit :

-Il te demande de mes nouvelles ?

-De façon très formelle.

-Evidemment…Et elle, elle se rend compte ?

-Rend compte de quoi ?

-De toutes ces femmes autour de lui.

-Je ne sais pas. Je ne comprends pas de quoi tu parles.

-C’est un homme à femmes. Il avait des maîtresses en France quand il me connaissait et il en a en Italie ou ailleurs. Il est bel homme et en impose. Il doit trouver ce qu’il lui faut dans son cheptel d’étudiantes ! Et elle, soit elle ne veut pas le savoir soit elle n’a pas encore de preuves formelles…

-Mais je…

-Tu sais, ça a été très dur, ça pour moi. Il était avec moi car j’étais jolie et suffisamment aveugle.

-Maman, je suis désolé de te voir si triste. Je regrette de ne pas avoir compris. Tu t’es toujours occupée de moi, c’est vrai.

-Tu regrettes ? Tu es sincère ?

-Oui, maman, je le suis. J’ai été dur avec toi.

Elle s’approche de lui. Elle a le visage d’une petite fille.

-Je sais que Vincent me surprotège et ça t’irrite mais moi, j’ai besoin de cela. Il est solide, il est là. Je peux compter  sur lui.

-D’accord.

Il est ému. Il veut qu’elle comprenne qu’il ne fera plus jamais rien contre elle, qu’il ne la jugera pas, qu’il la laissera vivre sa vie. Il la regarde intensément ; il pense qu’elle reçoit sa supplique car elle s’apaise.

L’instant d’après, elle lui caresse la joue.

Je passe du temps avec elle ensuite et on se réconcilie. C’est juste le début, selon elle mais on redeviendra proche comme on l’était. Je pense qu’elle souhaite aussi que j’ai une vision plus humaine de son mari et que je me laisse pas trop prendre au jeu de ce père mirifique qui a refait surface et cherche à m’éblouir. Mais bien sûr, tout cela n’est pas si clairement dit…

 

Septembre 1989. Réflexions de Nicolas. 

Je crois que je vais rester au Lycée Saint-Joseph pour faire une classe préparatoire littéraire.

J’ai vu Frère Bastien. Je lui ai dit que ma relation avec ma mère était plus sereine. Il a souri gravement.