Journal d'Irène Iserman. Octobre 1940. 

Irène, effondrée, découvre les infamies faite aux Juifs. Suite.1940(1)

Papa est celui qui accuse le plus le coup. Il a cinquante-six ans et depuis trois générations, les siens sont enracinés en France, qui plus est à Paris. Il a fait franciser son nom de sorte qu’Isserman se prononce comme s’il y avait un « d » à la fin. Il a raison : ça sonne français, loin des Epstein, Blum, Rosenberg, Levy et autre Kahn ou Walenberg. Du reste, quand j’ai commencé à être comédienne, j’ai gardé ce joli patronyme sans éprouver la moindre gêne. Eric, lui, a pour nom de famille Becker. Mon nom de femme mariée est donc Irène Becker. En tant que comédien, Eric n’a rien modifié à son identité. Un temps, il a trouvé que ma famille exagérait  et se coupait de ses racines juives. Il est vrai que seule notre mère est attachée aux traditions. Elle a toujours tenu à marquer le Shabbat, le Rosh Hashana (le nouvel an juif), le Yom Kippour qui est le jour du grand pardon et d’autres fêtes, telles celle de Pourim, de Chavouot et de Hanouka. En fait, même si elle était la seule à y croire vraiment, elle a maintenu une tradition qui nous permettait malgré tout de rester des juifs tournés vers l’Eternel. Maintenant que la tourmente commence, je lui suis infiniment reconnaissante de ne jamais avoir abandonné nos traditions malgré le peu d’enthousiasme dont nous avons entouré ses tentatives. Et puis, pour ce qui est de notre mariage, nous l’avons respecté…

Comme l’indique l’un des articles précités, mon père qui est cadre bancaire et celui d’Eric qui possède un grand magasin de vêtements seront mis prochainement en retraite anticipée. Je crois bien qu’il va en être de même pour nous qui sommes comédiens. Le directeur de la troupe pour laquelle nous travaillons depuis plusieurs années a beau être un homme courageux, il ne nous protègera pas longtemps. Un état qui est capable de produire un tel texte fera tout son possible pour lui adjoindre des mesures d’intimidation à l’égard de qui voudrait déroger à ces lois ou tenterait d’une façon ou d’une autre de nous venir en aide. Allons, nous portons tous en nous les récits d’exactions perpétrées contre notre peuple : pogroms en Pologne et en Russie, expulsion des juifs d’Espagne, ghetto de Venise, persécutions diverses. On a beau traverser des périodes où l’on croit être dans un pays qui est le nôtre, chérir sa famille, trouver l’amour, faire des enfants, avoir d’ambitieux projets, elles reviennent toujours ces périodes où l’on meurtrit et nous bafoue. Mon père dont j’ai dit avec justesse qu’il se sentait plus français qu’un français, a fait la guerre de quatorze et pas comme réserviste. C’est un patriote et un bon citoyen. Que lui fait ce pays ? Et à nous, que va-t-il nous faire ?

De façon paradoxale, nous revenons sur le cas de Pierre, mon frère aîné. En 1937, il est médecin dans le neuvième, notre quartier. Le voilà qui soigne un Américain qui adore Paris et aime y venir en vacances. L’oisif Américain et lui sympathisent et se voient en dehors. De fil en aiguille, mon frère conçoit l’idée d’émigrer en Amérique. Il a une connaissance livresque de l’anglais mais il est pragmatique et travailleur. Qui sait s’il ne pourrait pas exercer la médecine là-bas. Son George Spencer d’américain lui explique qu’on ne lui donnera pas aussi facilement l’équivalence de ses diplômes mais que l’Amérique est une terre ouverte où il se plaira. Mon frère ne fait ni une ni deux, pose une demande de visa à l’ambassade américaine, sachant que son touriste bostonien se porte garant de lui. Sa demande est acceptée et le voilà qui part avec femme et enfants. Nous le prenons tous pour un ingrat et un égoïste. Assurément, il est fou. Oui, mais voilà. Maintenant, il est à l’abri et nous, nous nous prenons au piège. Mon autre frère, également médecin a lui-aussi demandé un visa pour les Etats-Unis. Seulement, nous sommes en 1940 et non plus en 1938. Aucune réponse positive ne lui parvient. Quant à nous, nous pensons à la  zone libre. Si tant que la situation se dégrade pour nous (et il ne peut qu’en être ainsi car avec une telle entrée en matière, tout nous incite à penser au pire), il faudra trouver et des faux papiers et un passeur.

En attendant, nous quittons notre appartement de la rue de la Victoire pour un plus petit, rue de Buffault. Ironie du sort, nous logions près d’une grande synagogue et notre nouveau logement est situé près d’une autre, plus petite…

WAGON 1940

Les comédiens de la troupe nous assurent de leur sollicitude et affirment qu’ils feront tout ce qu’ils pourront pour lutter contre un état de fait monstrueusement inique. Eric prend ça au pied de la lettre, moi non. Une partie d’entre eux ne fera rien ; Quelques-uns essaieront de nous aider jusqu’à ce que la peur les musèle.

C’est petit chez nous et on est un peu serré. Je conduis souvent Anna chez maman et, en prévision du jour où nous ne monterons plus sur scène, mon mari et moi faisons du théâtre à la maison…Je suis Nina, dans La Mouette, un rôle que j’ai travaillé pour intégrer le conservatoire…

NINA – Pourquoi dites-vous que vous avez baisé la terre sur laquelle j’ai marché ? Il faut me tuer. Je suis si fatiguée. Me reposer… me reposer. Je suis une mouette… Ce n’est pas ça… Je suis actrice… Mais oui. Lui aussi est là…Mais oui… Ce n’est rien… Oui… Il ne croyait pas au théâtre, il se moquait toujours de mes rêves, et j’ai fini par cesser d’y croire, moi aussi, j’ai perdu courage… Puis les tourments de l’amour, la jalousie, la crainte continuelle pour mon petit. Je devenais mesquine, insignifiante, je jouais bêtement… Je ne savais que faire de mes mains, comment me tenir en scène, je ne contrôlais pas ma voix. Vous ne connaissez pas cette situation : sentir qu’on joue abominablement ? Je suis une mouette… Non, ce n’est pas ça. Vous souvenez-vous d’avoir tué une mouette ? Un homme passait là par hasard, il l’aperçut, il la perdit, par désœuvrement. Un sujet pour un petit conte… Ce n’est pas ça. Où en étais-je ? Je parlais du théâtre. Maintenant, je ne suis plus la même. 

ARLETTY

Je suis devenue une véritable actrice, je joue avec délice, avec ravissement, en scène je suis grisée, je me sens merveilleuse. Depuis que je suis ici, je marche beaucoup, je marche et je pense intensément ; et je sens croître les forces de mon âme… Je sais maintenant, je comprends, Kostia, que dans notre métier, artistes ou écrivains, peu importe, l’essentiel n’est ni la gloire ni l’éclat, tout ce dont je rêvais, l’essentiel, c’est de savoir endurer. Apprends à porter ta croix et garde la croyance. J’ai la foi, et je souffre moins, et quand je pense à ma vocation, la vie ne me fait plus peur.

TREPLEV – Vous avez trouvé votre voie, vous savez où vous allez, mais moi, je flotte encore dans un chaos de rêves et d’images, et j’ignore pour qui et pourquoi j’écris. Je n’ai pas la foi et je ne sais pas quelle est ma vocation.

NINA – Chut… Je m’en vais. Adieu. Quand je serai une grande actrice, venez me voir. C’est promis ? Et maintenant… Il est tard. Je peux à peine me tenir debout… je suis épuisée, j’ai faim…

TREPLEV – Restez, je vous apporterai à dîner.

 NINA – Non, non… Ne m’accompagnez pas, j’irai seule… Ma voiture est tout près. Donc, elle l’a amené ici ? Eh bien, tant pis. Quand vous verrez Trigorine, ne lui dites rien… Je l’aime. Je l’aime plus que jamais… Sujet pour un petit conte… Je l’aime, je l’aime passionnément, je l’aime désespérément. Comme on était heureux jadis, Kostia ! Vous vous rappelez ? Quelle vie claire, chaude, joyeuse, pure, et quels sentiments, des sentiments pareils à des fleurs délicates et exquises… Vous vous rappelez ?  « Les hommes, les lions, les araignées, les poissons silencieux, habitants des eaux, les étoiles de mer et celles qu’on ne pouvait voir à l’œil nu, bref toutes les vies, toutes les vies, toutes les vies se sont éteintes, ayant accompli leur triste cycle. Depuis des milliers de siècles la terre ne porte plus d’êtres vivants, et cette pauvre lune allume en vain sa lanterne. Dans les prés, les cigognes ne se réveillent plus en poussant des cris, et l’on n’entend plus le bruit des hannetons dans les bosquets de tilleuls… »

Quand nous cessons de jouer, nous nous enlaçons, chacun donnant sa force à l’autre.