JE VISITE MILAN

Nicolas, privé de son père parti en Italie, rejoint sans prévenir celui-ci à Milan...

-Tu étudies bien chez les Dominicains, il me semble ?

-Je suis en première dans un établissement catholique, sous contrat d’association. Nos enseignants sont des Laïcs.

-Ah, ah, les Français que vous êtes drôles avec vos relations de haine et d’amour avec l’Eglise ! Ce que je veux dire, c’est que tu côtoies des Dominicains !

-Oui.

-Bon, alors, raconte-moi Emmaüs !

-Le Christ a été crucifié et les disciples, désemparés, marchent le long d’une route. Un étranger se met à marcher avec eux. Le soir, ils dînent et lors du repas, l’étranger rompt le pain et le partage. Alors, ils reconnaissent le Christ et cesse d’être dans le désarroi.

-On va faire quelque chose de toi ! Tu te souviens, c’est dans Luc : « Pendant qu’il était à table avec eux, il prit le pain ; et, après avoir rendu grâces, il le rompit, et le leur donna. Alors leurs yeux s’ouvrirent, et ils le reconnurent ; mais il disparut de devant eux. »

-Tu es religieux ?

-Assidu à l’église, non mais j’y vais assez régulièrement. Vittorio est baptisé.

-C’est bizarre, maman ne m’a jamais dit que tu étais croyant.

Gianni a un rire bref.

-Ta mère, autant que je me souvienne, n’avait jamais ouvert une Bible, conditionnée comme elle était par ses parents qui adorait la séparation de l’église et de l’état ! Elle voyait les curés comme des suppôts de Satan et pensait que j’étais athée sans doute parce que je le lui avais dit. Dans ma bouche, c’était une boutade mais elle a tout pris au pied de la lettre.

-Mes grands-parents, tu ne les aimais pas ?

-Nicholas, je n’ai pas dit cela et du reste, je ne les ai pas beaucoup vus. C’est l’image que j’ai gardé d’eux : des gens très fermés à toute vie spirituelle et qui pensaient que les bons sentiments sont l’apanage des esprits simples…Mais venons-en à cet extraordinaire tableau. Le Christ assis à table, vu de face, est entouré de deux de ses disciples, Cléophas vu de trois-quarts dos à gauche et Philippe à droite. Enfin, on suppose que c’est lui ; l'aubergiste est debout derrière à gauche, tous l'écoutent. Une coupe à fruits semble en équilibre sur le bord de la table. Il y a une sorte de dynamique dans ce tableau qui est extraordinaire, un souffle interne. La version conservée à Londres ne joue pas exactement sur la même gamme chromatique. Ici, le manteau du Christ est rouge et ce rouge illumine le tableau. Et regarde le visage du Christ et les gestes des disciples…Tout est dit.

encore MILAN

Le père et le fils regardent longuement le chef-d’œuvre puis Gianni revient à la charge.

-Tu as trouvé ce lycée privée un peu comme ça ?

-Oui mais j’ai insisté pour y aller.

-Interne à Manosque alors que ta famille est à Marseille…Bon, tu as fait tes choix. C’est un établissement d’un très bon niveau.

-Oui et c’est très apaisant.

-Donc tu as besoin d’un lieu apaisant…C’est ce que tu m’as laissé entendre, remarque…

Ils parcourent encore plusieurs salles mais le père italien n’est plus aussi disert. Il répond cependant à la moindre demande de Nicholas.

Les jours suivants sont joyeux. A l’approche de Noël, Sofia entraine l’adolescent dans des boutiques de vêtements et des parfumeries pour faire ses achats. Elle a très bon goût mais il constate qu’elle juge normal des prix effarants pour lui. De son côté, Gianni l’emmène chez Prada, dans la galerie Victor-Emmanuel. Il y achète une robe noire courte mais habillée pour sa femme et autre en lainage imprimée jaune et orange. Il demande à Nicholas d’essayer jeans, chemises, sweat- shirt et manteau divers et achète le tout sans sourciller.

-Tu m’habilles de pied en cap.

-Presque !

-Mais j’ai déjà des vêtements.

-Oui mais tu n’as aucun style. Là, tu vas commencer à en avoir un et c’est important. Ça te permet d’annoncer ta personnalité aux autres ! En ce moment, tu portes des choses vieillottes et stéréotypées, tu fais ce qu’on te dit. Réveille-toi.

Comme il revoit l’espace d’un instant le terne Lapierre, Nicholas se dit que son père à raison. Dès qu’ils sont de retour à la maison, il se change et Sofia applaudit. Le lendemain, elle fait de nouveaux achats pour lui et l’emmène chez le coiffeur. Qu’il puisse être beau n’a jamais traversé l’esprit de Nicholas mais se regardant dans un miroir, après qu’on l’ait transformé, il se trouve resplendissant. Il a le même visage ovale que Gianni et les mêmes yeux d’un bleu profond. Ses cheveux sont d’un châtain doré plus clair que ceux de son père et il se dégage de lui harmonie et douceur. Il n’avait jamais pensé à lui en termes de séduction possible à l’égard d’autrui…