SYLVIA TRISTE

Nicholas, qui n'a pas vu depuis des années son père italien, décide brusquement de prendre le train pour Milan. Les fêtes de fin d'années approchent. Sylvia, une jeune fille rencontrée dans le train, le met en garde...Père et fils sont restés longtemps sans se voir...

Nicholas est stupéfait. Il regarde les poignets de Sylvia.

-Tu es tellement jeune !

-J’ai dix-sept ans.

-Moi, j’en ai seize.

-Ah, tu as un an de moins que moi, alors ! Toi, tu as l’air plutôt calme. Qui vas-tu voir, en Italie ?

-Mon père, à Milan.

-Parents divorcés. Tu passes Noël avec lui et le premier janvier avec ta mère ?

-Mes parents se sont séparés il y a longtemps. Ma mère s’est mariée tardivement et elle a eu une petite fille. Je suis restée longtemps sans voir mon père, onze ans en fait, puis il m’a recontacté. Nous correspondons depuis quelques temps mais, même s’il projetait de me revoir, il ne m’a pas formellement invité pour les vacances de Noël. En fait, il ne sait pas que j’arrive…

-Pour de vrai ?

-Je vais l’appeler en arrivant à la gare.

-Il habite où ?

-Corso Trieste.

-Ce n’est pas près de la gare, bien au contraire. Dis-donc, tu n’as froid aux yeux.

-Toi non plus.

-Oh moi ! Je ne cours pas un bien grand risque. Ma mère ne sera pas en forme mais ses copines ont de l’énergie à revendre. Je suis sûre que ce sera drôle. Tu vois, je ne devrais pas paraître optimiste après ce que je t’ai raconté mais c’est le cas pourtant…

Nicolas lui sourit et se rend compte qu’elle le trouble. Elle est menue et touchante et malgré les propos tristes qu’elle tient, elle a une appréhension de la vie qui le touche peut-être parce que, par deux fois, elle s’est approchée de la mort.

Elle le regarde, soucieuse.

-C’est bizarre ce que tu fais. Tu es sûr que ça ira ?

-Il le faudra bien.

-Un conseil : si tu ne peux le joindre, ne fonce chez lui. Il est marié, bien sûr.

-Il l’est et ils ont un petit garçon de cinq ans.

-Et tu déboules comme ça chez eux pour Noël ?

-Il a toujours pris les décisions tout seul ! Là, j’ai décidé.

triste

-Je ne suis pas sûre que ça le convainque. Je vais te donner le numéro de ma mère et celui du salon de coiffure où elle aide une copine. Je t’assure que pendant une semaine, on ne va pas la lâcher avec le divorce. De toute façon, au point où il en est, il tenterait bien de mettre la main sur ce qu’elle a en Italie. Et ça, il n’en est pas question. En tout cas, téléphone si ça tourne au vinaigre.

-Mais ça se passera bien.

-Si tu le dis…

Ils ne discutent plus de façon personnelle car les deux autres voyageurs sont revenus. Quand le soir descend, ils mangent les sandwiches qu’ils ont confectionnés. Nicholas regarde beaucoup Sylvia mais elle fait mine de ne pas en avoir conscience. On s’allonge pour la nuit. Nicolas rêve de sa lointaine et humiliante expédition avec sa mère, le retour s’étant révélé bien plus pesant que l’aller. Il finit cependant par ne plus rêver et s’endort, passant ce qui reste dans la nuit dans un sommeil paisible. Il devine aux bruits extérieurs que l’Italie est là. Bientôt, ils approchent de la gare de Milan et le train s’immobilise. Nicholas suit Sylvia dans la gare, comme si, soudain, tous ses repères lui échappaient. Il a enfin peur devant l’énormité de ce qu’il tente mais la jeune fille, comprenant son désarroi, pose une main sur son épaule.

-Les cabines téléphoniques sont là-bas au fond. Tu ne peux plus reculer maintenant, d’accord ? Allez, courage et garde le cap. Et joyeux Noël !

Il la regarde s’éloigner, son sac sur l’épaule. Elle se retourne encore et il sait ce qu’elle lui dit même s’il n’entend pas ses paroles.

-Appelle. Courage !

Une fois seule, il commence à prendre la mesure de ce qu’il a fait. Il n’ jamais agi de façon inconsidérée, n’a jamais pris de risques extrêmes et là, sur un coup de tête, il vient de révéler un trait de personnalité qu’il avait laissé caché…Mais il n’est plus temps de s’interroger et de s’en vouloir. Glissant une pièce dans l’appareil, il appelle d’abord au domicile de Gianni d’où lui répond une voix féminine polie. Personne n’est là. Madame est à son travail et monsieur est parti pour l’université. Quant à Vittorio, il est à l’école. Nicholas raccroche et appelle l’université. A la troisième sonnerie, Gianni décroche. Il est dans son bureau mais manifestement n’y est pas seul d’où la voix policée qu’il garde durant l’entretien.

-C’est moi, Nicholas, je suis à la gare de Milan. J’ai pris un train de nuit.

-Oh ! Ainsi tu es en Italie ! C’est que je ne peux venir te chercher maintenant car j’ai deux cours à assurer. Je ne pourrais guère avant quinze heures et il est dix heures et demie. Mets tes affaires à la consigne et visite le centre-ville en attendant. Ou alors, prends un taxi et va chez nous. Je vais appeler Lina. Elle t’installera dans la chambre d’ami et te feras un de ces petits déjeuners dont elle a le secret. Tu pourrais y aller en autobus mais c’est assez compliqué. Que préfères-tu ?

-Je vais aller chez vous.

-Ne nous attends pas avant seize heures.

La voix est chaude et agréable mais qui sait ce qui se passe vraiment dans la tête de Gianni…N’étant pas seul, il se contrôle et adopte le ton aimable d’un guide touristique…