MOLECUE DE L'OUBLI

Gianni. Manosque-Milan

Septembre 1987-Janvier 1988.

Ainsi, il lui a écrit ! Il a retrouvé l’usage de l’écriture, le fier Italien qui semblait l’avoir oublié. L’enveloppe blanche est doublée de rouge et le papier est de très belle qualité. L’écriture quant à elle est un manifeste d’élégance. Les barres de T et des L sont appuyées alors que les majuscules des mots en début de phrases procèdent par enroulement. Le texte de la lettre est harmonieusement disposé sur la feuille. Charme, esprit de conquête et de séduction jalousent les formules de politesse et les questions…

Milan, le 29 août 1987

Nicolas,

Certainement seras-tu surpris par ma démarche et la jugeras-tu cavalière. Oui, j’ai disparu de ta vie et j’ai disparu longtemps. Quel âge avais-tu quand tu trottinais auprès de ta mère dans les rues de Milan ? Quatre ou cinq ans. Tu es un jeune homme maintenant, tu as quinze ans. Ne dis pas le contraire : c’est un bel âge. Il est celui des premières amours et des lectures cachées, des utopies qu’on rêve de construire et de la timidité qui s’en va…

Je viens de publier un nouveau roman dont le personnage est un adolescent français aux abois. Sa vie est trop pleine de confusions. L’ayant écrit, j’ai pensé à toi. Tu allégueras que la peinture que j’ai faite plus haut de ton âge s’accommode mal de la tristesse et du mal être ? Est-ce vrai ? Je n’en suis pas sûr.

La relecture de certaines pages de mon roman m’a ramené à toi. Devais-je t’écrire après tout ce temps ? Oui, j’ai fini par le penser.

Qu’étais-je quand tu es né ? Un Italien en France, amoureux d’une jeune fille jolie et naïve. J’étais un flambeur. J’ai été content d’avoir un fils mais je n’ai rien compris à la paternité. C’est brutal de dire les choses ainsi mais c’est la vérité. Seulement, il m’a fallu des années pour comprendre quel jeune égoïste j’étais, si plein d’illusions et de vanité. Ah, la vanité ! Je n’avais aucune notion de stabilité, d’échange. Je vivais pour moi.

 Rentré en Italie, j’ai travaillé dur. Je suis universitaire et j’écris des livres. J’ai passé du temps aux Etats-Unis. C’est une terre que j’adore. Je me suis marié à Sofia, qui est plus jeune que moi et nous avons un petit Vittorio de cinq ans. Vittorio c’est pour De Sica…Cinq ans, tu vois, c’est l’âge que tu avais quand je t’ai vu pour la dernière fois… Regardant ses yeux bleus, j’ai pensé aux tiens. Ne me demande rien pour ta mère. Ce n’était pas un amour solide. Je n’aurais pu l’épouser. Elle a fini par tourner la page et désormais, je ne peux jouer le moindre rôle pour elle. Mais pour toi, ce peut être différent. Si tu le veux, nous pouvons, par lettres, reprendre contact. Ce sera certainement long et difficile mais j’ai bon espoir : ce peut être fructueux. Ah mon français ! Tu sais que dans les communications que j’ai à faire dans les universités étrangères, c’est en anglais que je m’exprime. Enfin, je suis compréhensible, j’espère. Pense bien à tout ce que je t’ai dit. Pourrions-nous trouver comment nous parler au-delà des différends, au-delà des abandons (du mien, en tout cas).

A bientôt de te lire, Nicolas

Ton père, Gianni.

 

oubli

 

 

Nicolas en reste suffoqué. Onze ans, il lui a fallu onze ans pour reprendre contact. Et quel contact ! Nicolas est jeune et il n’a pas la distance que lui donneraient dix années supplémentaires. Que comprendre à cette lettre ? Il se pose la question de façon passionnée. Il est clair qu’il n’y est nullement question d’une prise de contact qui engloberait sa mère. De ce point de vue-là, il est très clair. C’est avec lui, son fils, qu’il veut établir une relation mais le veut- il en tant que père ? Nicolas doit bien avouer que si Gianni a disparu, il a toujours régulièrement envoyé de l’argent à la jeune femme, cet argent lui ayant permis, de son propre aveu, de traverser des situations difficiles. En outre, écrivant de brèves missives à son ancienne amante, il s’est toujours enquis de son fils qu’il a, il faut le dire, reconnu dès le départ. C’est vrai, il n’a pas cherché à le voir mais il ne le nie pas. Et il est prêt à créer un dialogue sinon à le poursuivre puisqu’il était inexistant. Nicolas a beau être sceptique, il ne peut s’empêcher d’être impressionné par cette lettre. Gianni le Magnifique, Gianni l’Erudit. Voyons cela ! En effet, très rapidement, les échanges se multiplient. L’Italien ne les pose pas sur le plan du quotidien, évoquant très peu sa vie à Milan et ne questionnant Nicholas sur ses études que pour la forme. Ce dont il veut parler, c’est de ce qui est fondamental pour lui et aussi de ce qu’il attend de ce fils retrouvé. Et bien sûr, il souhaite que ce fils français ait de belles aspirations !

Trop jeune pour être trop méfiant, Nicholas qui a gardé comme image de son père celle d’un être flamboyant (image véhiculée des années durant par sa mère), pense qu’il n’a rien à perdre en répondant à Gianni ou plutôt tout à gagner. Et il semble, des mois durant, qu’il ne se trompe pas.