TIBHIRINE

Lycée Saint-Joseph. Manosque.

Septembre 1986. Août 1987.

Situé dans la campagne, à faible distance de la ville, le lycée Saint- Joseph est aussi désuet qu’accueillant. Partiellement installé dans les murs d’un monastère, il accueille un jeune public qui côtoie les frères vieillissants. Déambulent aussi dans ses couloirs une kyrielle d’enseignants et d’éducateurs. A priori, ce vieil établissement n’avait pas pour vocation d’accueillir des adolescents sensibles et plus marqués que d’autres par la vie mais au fil des années, la clientèle s’est modifiée. Sans être particulièrement médicalisé, le lycée a la réputation de redonner calme et sérénité à ceux qui en étaient dépourvus à leur arrivée. Nicolas ne sait s’il s’agit ou non d’une légende mais le fait est qu’il s’est senti bien dès son arrivée. Depuis deux mois, il se sent revivre et pas uniquement parce qu’il est loin de l’imbroglio familial.

Depuis cette lointaine émission sur les enfants cachés, il a trouvé surprenant que personne dans sa famille n’évoque jamais ses croyances et sa vie spirituelle. Anna Isserman rayonnait malgré sa tristesse quand elle évoquait son parcours et notamment ses retrouvailles avec ces racines juives. D’où vient alors que ses grands-parents, qu’il adore, considère les églises comme des lieux de bondieuseries et les religions comme des hymnes à l’intolérance ? D’où vient que sa mère ne croit en rien et surtout pas en Dieu ? Son père, à ce qu’elle lui en a dit, était en colère contre la religion qui avait fait tant de mal en Italie. Mais pourquoi seulement du mal ? Il n’a jamais croisé parmi les amies de Lydiane ou dans la troupe de Méral quelqu’un qui ne considère pas la foi comme une sottise, une sorte d’aberration humaine. Or il commence à mettre en doute les idées reçues de tous ces libres penseurs. Qui est dans le faux ? Eux ou ces gens d’église.  Il n’est pourtant pas baptisé, n’a reçu aucune instruction religieuse et est supposé ne rien savoir. Mais il y a ce silence, cette paix des lieux, ces exercices de vie spirituelle à la fois si humbles et si étonnants et ces visages des frères, à la fois très humains et déjà purifiés…

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Secrètement, ils le renvoient à ceux d’Anna-Lilli et de Germaine Million. Il y a quelques temps déjà, Bernard a bien cherché pour Nicolas des livres accessibles sur les enfants cachés et les organisations qui les ont aidés mais il n’a vu là qu’un alignement de recherches historiques bien menées. Il y a autre chose ? Comment le trouver ? Il a l’intuition que les réponses à venir sont certainement plus liées à un lieu comme celui-ci qu’aux recherches frénétiques d’informations dispensées par des revues, des bulletins d’association ou des publications quelconques. Si celles qu’il a consultées ont pu lui apprendre des faits méconnus sur la traque des juifs en France et la déportation, il reste sur sa faim. Encore trop de questions…