ABSTRAIT 2

Trois mois passent et peu à peu la peau de Lydiane retrouve son élasticité. De nouveau, elle se sent jeune. De nouveau, elle est jolie. Finies les zébrures et les boursouflures ainsi que ce tenace sentiment d’être hideuse. Elle a eu sa dose de regards compatissants ou entendus et de remarques hypocrites. Heureuse d’être redevenue comme elle était, elle est cependant confuse. Elle ne comprend pas en effet ce qui lui est arrivé. Etait-ce uniquement somatique, comme l’a suggéré Méral et ses acolytes ? Ignare dans le domaine médical, elle n’a guère compris les explications de son très sérieux médecin mais le fait est qu’il l’a guérie. Comme pour vérifier que tout est entré dans l’ordre, celui-ci lui donne un ultime rendez-vous, un mois après leur dernier rendez-vous. Médicalement parlant, il n’a quasiment rien à lui dire. L’enjeu est autre : elle le découvre. Elle lui a dit travailler pour Méral et sa troupe. Vincent Lapierre a beau être nouveau à Marseille, il a déjà découvert le pouvoir qu’à cette compagnie sur les intellectuels phocéens et sur les simples amateurs de bons spectacles. Il avoue sa curiosité à Lydiane mais lui confesse qu’un cabinet médical n’est pas exactement l’endroit rêvé pour parler spectacle. Allant droit au but, il souhaite la rencontrer ailleurs pour parler de son expérience auprès de cette figure du théâtre. Pourquoi ne pas prendre un verre ? La jeune femme est surprise mais accepte, trouvant le procédé plutôt drôle. Lapierre n’est encore pour elle qu’un médecin à l’accent parisien, aux manières « du nord » (elle se veut authentiquement méridionale) et au sérieux un peu trop avéré. Quand elle le rejoint dans un bar situé en face de l’opéra, elle ne change pas d’opinion et le trouve vraiment rigide. Pourtant, il la surprend :

-Qu’est-ce qui pousse une jeune femme comme vous à travailler pour ce metteur en scène provençal qu’on dit si flamboyant ?

-Il est avant tout marseillais. Vous le vexerez en le disant provençal. Ce qui m’a poussé ? Le besoin d’argent et la nature de l’offre. Je voulais maquiller des acteurs et honnêtement, j’aurais préféré le cinéma où les possibilités sont multiples mais je ne pouvais quitter cette ville et ceci pour de multiples raisons. Alors, j’ai répondu à une proposition d’emploi qu’il avait fait paraître dans les journaux et voilà…

-Ce travail vous convient ?

-Oui, bien sûr. Méral monte beaucoup de classiques et des pièces qui se veulent d’avant-garde. Les acteurs portent souvent des maquillages de scène compliqués, parfois alourdis de masques. Il faut beaucoup de créativité.

-Je n’en doute pas. Cela ne doit pas représenter un très grand volume horaire…

-C’était le cas au début mais la troupe de Méral, c’est comme une grande famille. Soit on s’y investit à fond soit on prend ses distances. J’ai opté pour la première solution et désormais mes fonctions sont multiples. Je travaille avec la costumière et j’aide au Foyer. On y sert des dîners les soirs de représentation. Je suis très occupée, en fait.

-Vous êtes célibataire. Vos soirées sont à vous.

-J’ai un fils d’une ancienne union.

-Oh ! Et vous le faîte garder ? A moins qu’il ne soit déjà grand…

-Il a douze ans. Il était avec moi à Marseille mais avec ce travail, c’est compliqué. Il vit à Aix chez mes parents et on se voit toutes les semaines…

ABSTRAIT 3

Lapierre dit que pour lui-même il a fait le choix de Marseille pour que dans son divorce tout soit clair. Il s’est marié très jeune, tandis qu’il faisait ses études, à une femme qui est devenue médecin, comme lui. Le couple a eu deux enfants. La fille aînée commence à Paris des études de médecine et envisage d’être cardiologue. Elle est, actuellement, en troisième année. Il a aussi un fils qui a bien plus mal accepté la séparation parentale. Après avoir opté pour sa mère, il a fait volte-face et il est avec lui, à Marseille. Il est en terminale dans le meilleur lycée privée de la ville. Il est probable qu’il entame des études d’architecture et Marseille offrant de bonnes possibilités d’études, il va y rester.

Pour un premier entretien, c’est assez et l’un et l’autre quittent vite les sujets personnels pour parler de leurs modes de vie respectifs, leurs goûts et leurs passe-temps. Au terme de cette première soirée, Lydiane a le sentiment que ce médecin posé et sérieux est aux antipodes d’elle. Elle se promet d’être prudente et d’éviter les confidences trop intimes. De ce point de vue-là, elle tient le cap. Elle plaît à Lapierre, ce qui la surprend beaucoup, et ils commencent à se voir régulièrement. Ils dînent ou déjeunent ensemble, font des excursions et voient des spectacles. Elle est de bonne compagnie car elle adore sa région et sait la présenter. En outre, même si elle s’avoue peu cultivée, la fréquentation de Méral lui en a beaucoup appris sur le théâtre et les grands auteurs du répertoire. Elle en sait en fait bien plus qu’elle ne l’avoue. Au fil du temps, la tendresse que Vincent éprouve pour elle lui est de plus en plus perceptible. Elle n’est pas insensible à l’attirance qu’il a pour elle mais redoute et son fils et le metteur en scène. Concernant ce dernier, elle fait erreur. Lapierre se rend à plusieurs reprises au théâtre et en profitent pour dîner à « la cantine » qui lui est adjoint avec des confrères. Il se montre enchanté de la voir si avenante et si active en salle et Méral, qui est là, trouve que cet homme sérieux et policé est sans doute une chance pour sa protégée. Quant à Nicolas, il reste très critique vis-à-vis d’elle et le trouve si moqueur et si cassant qu’elle redoute que Vincent ne fasse sa connaissance. Pour l’instant, c’est le statut quo.