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Nicolas a dix ans. Avec son grand-père, il voit une émission sur les enfants de déportés, ceux dont les parents ne sont pas revenus...

Nicolas opine du chef. Il entend encore la voix d’Anna.

Lilli Page. Il fallait bien un nom d’emprunt. Je me suis appelée ainsi des années durant. A la libération, ce nom m’a pesé. Voyez-vous, mes parents interprétaient Molière, Racine et Jean Giraudoux. S’ils avaient vécu, ils auraient été parfaits chez Anouilh. Alors, découvrir qu’il existait un lieu comme l’hôtel Lutetia et qu’on pouvait venir y attendre des gens qui avaient connu les wagons plombés, les sélections, la misère physique et morale, c’était affronter des manques terribles et pas seulement les miens. J’avais huit ans ! J’étais avec Germaine qui m’avait fait revenir chez elle après ces années en Dordogne. Je ne pouvais rester seule à l’attendre, j’en étais incapable, alors j’ai su très vite. On les attendait, on les attendait et on voulait qu’ils reviennent comme on les avait laissés, en tout cas pas avec ces carences et cet air hagard. J’accompagnais Germaine dans les gares, les hôtels comme celui que je viens d’évoquer et on épluchait les listes. Leurs deux noms n’apparaissaient jamais. On assistait l’une comme l’autre à des scènes hallucinantes. Elle a compris avant moi mais elle ne m’a pas dit de ne plus espérer. On ne savait pas grand-chose. De l’horreur de la déportation, on a appris beaucoup mais plus tard. Le Vélodrome d’hiver n’a pas été évoqué des années durant comme un lieu de rafle mais pour les manifestations sportives qui s’y déroulaient. Il y a eu comme un grand silence. Je suis restée un temps avec Germaine. Elle était infatigable. Mon parent anglais m’a retrouvée grâce à elle et il est venu. Il parlait un français très stylé, celui qu’on trouvait dans le temps dans certains manuels anglais. J’étais intimidée. Il a dû comprendre que m’apprivoiser prendrait du temps. Moi, je voulais rester avec Germaine et attendre encore. Elle était un lien fort avec ma mère, qu’elle avait connue et aimée. Irène, disait-elle, adorait L’Aigle à deux têtes de Jean Cocteau et lui, mon père, qu’elle avait également connu, il voulait faire des récitals de poésie : lire Apollinaire ou Arthur Rimbaud…

ORLEANS

 

-Est-ce que tu avais entendu parler d’elle ?

-Lilli Page ? Non, jamais.

-Je voulais dire l’autre…

-Germaine Million. A priori, je te répondrais non mais cette guerre n’est pas si lointaine.

-On pourrait trouver quelque chose sur elle ?

-En s’adressant à des historiens spécialisés dans cette période, oui. Encore que…Attends !

-Tu sais quelque chose ?

-Eh bien tu vois, il me semble bien qu’elle avait une maison à Lourmarin, à vrai dire, une belle propriété. C’est très fermé. Il s’y passe toujours des choses mais pas grand monde ne sait quoi…

-Et Irène Isserman ?

-Peut-être. Tu sais il y a des associations juives qui ont comptabilisé les morts par déportation et commencé un travail de réhabilitation. Je n’en connais pas par ici mais ça peut se trouver…

-J’aimerais savoir.

-Tu es très jeune !

Il s’est allongé dans son lit et ferme les yeux. Il revoit le visage de la comédienne et celui de sa fille mais c’est la jeune femme de la rafle du Vel d’hiv qui l’interpelle et il ne sait pas pourquoi.

Les mois qui passent n’entraînent pas l’oubli. Le fidèle grand-père lui montre des articles de journaux, achète quelques livres. L’enfant essaie de comprendre. Les faits sont là, implacables mais le visage de l’actrice se dérobe. Il n’est dans aucune page. Où le trouver ?