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Nicolas, dix ans, regarde une émission sur les enfants de déportés. Y parle une femme étrange dont le pseudonyme, pendant la guerre, était Lilli Page.

On la voit jeune fille en Angleterre, au côté d’Andrew Beardsley, son « tuteur ». Puis on revient à la toute petite fille du début et à la fillette trop sérieuse de l’après-guerre.

Cette période-là a été délicate pour lui comme pour moi. Celui qui est devenu mon tuteur menait une vie de célibataire endurci. C’était un intellectuel, un érudit. Il avait enseigné la littérature à Oxford et travaillait désormais à Londres. Il a voulu se charger de moi et m’a dit ne jamais l’avoir regretté. Cependant, il a du faire beaucoup d’efforts et moi-aussi. Et puis, il ne faut pas oublier que c’est grâce à lui que j’ai fait des études de journalisme. Je parlais anglais et j’avais le français. Ça me servait. Etrange n’est-ce pas, ces changements d’identité ? S’appeler Anna Isserman pour devenir Lilli Page et abandonner Lilli pour redevenir Anna... Il m’en a fallu du temps pour accepter toutes ces métamorphoses. J’ai eu comme qui dirait  une vie tremblée…Une vie où j’ai dû me cacher enfant car j’étais juive alors que toute ma famille se disait française et ne pratiquait pas le judaïsme pour me retrouver en Angleterre avec un lointain parent qui accordait beaucoup d’importance au fait d’être juif. Non pas qu’il eut été très religieux mais parce qu’il respectait une tradition millénaire et le destin si particulier d’un peuple…IL a fallu que je compose avec tout cela et que je fasse mes choix. J’ai, un temps, été juive pratiquante, ce qui a correspondu pour moi a une vraie initiation puis je suis devenue plus réservée, agnostique disons mais jamais séparée de la Torah et de mes origines…

De nouveau, passent des images des parents mais elles sont fugaces. Lui succèdent des portraits d’Anna adolescente puis jeune femme. Sa ressemblance avec sa mère est frappante. On la découvre travaillant pour divers grands quotidiens anglais puis à Paris où elle est correspondante du Times. Elle se marie à Paul Devernois, un journaliste français et a deux fils. Sur toutes les photos qui défilent, elle a quelque chose d’altier et de volontaire. Ce n’est que prise dans l’axe de cette caméra de télévision qu’elle offre ce visage un peu défait, cette peau presque translucide et ce chagrin que plus rien ne voile. Elle regarde longuement le spectateur puis soudain semble rassérénée.

J’aurais pu les oublier dans un coin de ma mémoire comme certains l’ont fait mais j’ai choisi de ne pas le faire. Je crois que leurs âmes errent auprès de moi, loin de cette horrible machine à tuer qu’était ce camp polonais, et qu’elles me consolent de tout. Mon mari, d’abord sceptique, s’est rangé à mon avis et nos enfants aussi, même s’ils n’expriment pas leurs sentiments de la même façon. Je m’estime être la gardienne de leurs mémoires non écrites et de leur vie passée et ma famille est ma garante. En quelque sorte, c’est une victoire sur la mort et l’oubli, oui, une victoire…

 

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Une dernière fois, la femme regarde les spectateurs mais cette fois, elle sourit. Oh, pas un sourire radieux, non mais un autre plus léger et plus intérieur. Sur une autre ballade de Chopin, l’émission se conclut et comme une autre s’annonce sur Auschwitz, Bernard qui estime avoir peu de conscience politique mais un sens aigu de l’injustice et de l’horreur que certains humains peuvent faire endurer à d’autres, ne tergiverse pas. Il éteint le téléviseur. Tous deux gagnent la chambre de Nicolas et celui-ci se met rapidement en vêtements de nuit. Bernard de s’éclipse pas car il sent que son petit-fils veut lui parler.

-Il y en a eu beaucoup, des enfants cachés ?

-Oui, on les mettait en zone libre, enfin tant qu’elle a existé.

-Et après ?

-Tu as bien vu : peu ont retrouvé leurs parents et dans quel état. Ils ont dû, avec les moyens du bord, recréer une vie de famille. D’autres, comme elle, ont été adoptés par un membre de leurs familles qui avait survécu. Il y a eu pas mal de cas comme cela. Et il y a des adoptions aussi. Beaucoup, quand ils sont devenus plus grands, ont émigré en Israël.

-C’est assez incroyable, ce qu’elle a fait, elle.

-Je trouve aussi.

-Elle a l’air si vieux pourtant et si triste !

Bernard contemple Nicolas, qui s’est assis sur son lit et s’interroge. Quelle conscience un enfant peut-il avoir du mal et de la façon dont il peut ronger un individu ? Il reste perplexe.

-Elle est mélancolique car ses parents lui ont été enlevés et Dieu sait dans quelles circonstances ! Quant à être vieille, tu fais erreur. Elle avait cinq ans en 1942, ce qui fait d’elle une quadragénaire. Je suis sûr que bien coiffée et photographiée autrement, c’est une jolie femme. En tout cas, elle a beaucoup d’aplomb et elle sait toucher son public. Elle suscite l’admiration.