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 Nicolas, enfant perturbé, rejoint souvent ses grands-parents. Un soir, il regarde avec son grand-père une émission sur les enfants dont les parents ont été déportés. Parle une femme étonnante qui a la nostalgie de sa mère...

Une femme entre deux âges vient d’apparaître à l’écran. Son visage n’est ni jeune ni vieux. Il n’est pas particulièrement marqué mais il en émane une tristesse profonde et diffuse. Elle porte un tailleur gris, un chemisier clair et elle a un serre-tête recouvert de velours dans les cheveux. Elle parle et Nicolas est suffoqué.

Je m’appelle Anna Becker par mon père et Isserman, par ma mère. Vous me demandez de parler des enfants cachés, de ceux qui ont échappé aux persécutions grâce à l’intervention de Justes qui se sont chargés d’eux. Je vais vous livrer mon expérience. Sachez qu’elle est positive. Je sais bien que d’autres, se trouvant dans la même situation, n’ont pas été bien traités et que, de ce fait, mes déclarations paraîtront très aléatoires mais j’ai eu beaucoup de chance…

-C’est une émission difficile pour toi !

-Laisse, Papet, laisse.

La femme s’est arrêtée de parler et on entend une des ballades de Chopin que Nicolas commence à aimer. Sur ce fond musical, apparaissent les photographies d’un jeune couple. Le jeune homme est blond, grand et a des très réguliers. Son physique évoque celui d’un homme du nord en pleine possession de sa force et de son intelligence. Plus petite, mince, la jeune femme a un joli visage souriant. Tantôt ses cheveux tombent sur ses épaules, tantôt, ils sont tressés. Nicolas admire la finesse de ses traits et l’ingénuité touchante de son regard.

Comme vous pouvez l’imaginer, tout ce qui touche à cette période sinistre est pour nous « les héritiers », un fardeau parfois impossible à porter. Ne pas avoir été aimé d’eux comme ils l’auraient voulu, savoir leur fin atroce…C’est très difficile, très difficile…Je suis restée trois ans avec Jean et Roberte, des fermiers qui ont fait leur possible. C’est une femme, Germaine Million, qui les avait contactés. Elle avait un réseau de familles comme ça ! Incroyable, n’est-ce pas. C’était une directrice d’école, tout ce qu’il y a de plus stéréotypé comme femme : le prototype de la vieille fille si vous voyez ce que je veux dire. Et derrière cette apparence de dame comme il faut, il y a ce cœur d’or et ce courage insensé. Je lui ai rendu hommage chaque fois que je l’ai pu. Naturellement, mon transfert s’est fait de façon secrète et on m’a fait comprendre que j’étais en pension. Je voulais garder le contact avec mes parents. J’ai écrit des lettres qui n’ont jamais été postées et je n’ai jamais eu de nouvelles. Elle a été arrêtée lors de la rafle du Vel d’hiv et est morte en Pologne comme tant d’autres. La réalité de la mort, dans ces cas-là, n’est pas tangible. J’ai admis qu’elle était morte mais il m’a fallu des années pour que tout en moi l’accepte, le moindre de mes os, le plus fin de mes cheveux. Il a fallu que tout ce que j’étais s’en imprègne alors même qu’on m’avait avisé de sa mort. Lui a pu se cacher un an de plus mais il s’est fait prendre lui-aussi et j’ai connu le même processus le concernant. Ce qui est terrible c’est de garder tout cela pour soi…

Broken

On voit de nouveau défiler des photos du couple, heureux, main dans la main puis on les voit séparément. L’un et l’autre sont beaux et très complémentaires.

Ils étaient comédiens l’un et l’autre et travaillaient dans la même compagnie. Je cherche à me souvenir d’eux comme ils devaient être avant que cette tempête ne les emporte, quand chacun d’eux finissaient ses études au lycée puis commençaient ses études de théâtre. Ils ont eu chacun de leur côté de beaux rôles. Elle a été Hélène dans La guerre de Troie n’aura pas lieu et il a joué Amphitryon. Il a aussi été l’Hyppolite de Phèdre. J’ai pu reconstituer leurs carrières à l’un comme à l’autre et bien que courtes, chacune d’entre elles a été bien remplies. Je préfère penser à ces beaux moments de leurs vies plutôt qu’à cet exil de trois ans que j’ai connu en Dordogne. J’ai été recueillie par des gens très rustres, qui vivaient au milieu de leurs bêtes. Je ne peux que les remercier car jamais ils ne m’ont maltraitée mais ils étaient incultes, presque primitifs dans leur façon de vivre. Quand je les ai quittés, j’ai pleuré et eux-aussi. Il me restait très peu de famille et j’ai été littéralement adoptée par un lointain cousin de mon père qui est venu d’Angleterre pour me récupérer. Passer de cette ferme branlante à une élégante maison du Yorkshire m’a changé la vie et causé du souci.

Elle apparait maintenant telle qu’elle était avant la guerre puis à la fin de celle-ci. On découvre d’abord une jolie enfant bouclée puis une petite fille un peu maigre et triste.

Ne croyez pas que j’étais mal nourrie. Roberte faisait beaucoup à manger. Elle était d’ailleurs assez grosse. Tonton Jean, lui, restait grand et sec. Non, c’était ma nature : je ne grossissais pas et du reste je suis toujours restée mince.