UNE AUTRE IMAGE DE LILLI

Lilli

Aix en Provence. Juin 1983. Juin 1984.

Aix. Lydiane roule vite et Nicolas est ému. Emu car content. L’école marseillaise lui a pesé sans qu’il l’ait jamais dit et retourner à Aix, c’est renouer avec les premiers mois de sa vie, quand il était naissant et que Gianni aimait sa mère. Les parents Garsenti ont vendu leur bar-tabac qui leur a fait gagner pas mal d’argent car Bernard est fragile du cœur. Ils tiennent un salon de thé qui ferme à dix-huit heures et vivent maintenant dans une jolie maison près du cours Mirabeau. Avec le temps, ils se sont adoucis, Martine surtout et c’est avec plaisir qu’ils accueillent de nouveau Nicolas, s’abstenant de toute remarque négative à l’égard de sa jeune mère. Il est entendu que Lydiane passera une fois par semaine et qu’à l’occasion, elle restera dormir. Elle téléphonera tous les deux jours. D’emblée, tout s’annonce bien, un entretien entre l’enfant et un psychologue étant même programmé. On déjeune et on se promène dans une lumière déjà estivale en parlant et de rien. Comme par enchantement, sa nouvelle école plaît au jeune garçon et ses craintes s’estompe. Il ne découpe ni ne dessine plus rien, fait la cuisine et les courses avec Martine et tente de lui voler la vedette aux mots croisés. Quant à Bernard, il le fait parler des textes qu’il aime et surtout des Misérables, roman lu et relu tant de fois et dont il sait parler à merveille. Tenu à la lisière du monde du théâtre (Lydiane ne l’a que très rarement conduit chez Méral), plus ou moins introduit dans celui-ci par Claude, Nicolas est avide de héros et d’héroïnes de romans. Lui en présenter, les faire vivre, c’est le conquérir. Alors, Bernard part en campagne et lui présente Jean Valjean, Fantine, Cosette et les Thénardier avant d’en venir à Javert et à Marius. Nicolas exulte devant cet homme banal aux cheveux gris qui peut, d’un moment à l’autre, devenir un conteur hors pair. Il exulte d’autant plus que le talent de son grand-père ne se limite pas à une seule œuvre. Bernard n’est certainement pas un érudit mais il aime, outre plusieurs romans de Victor Hugo, Alphonse Daudet dont il sait mettre en valeur tant Les Lettres de mon moulin que Tartarin de Tarascon. Il ignore un certain temps que Bernard reprend auprès de lui le rôle qu’il a pu jouer longtemps auparavant auprès de sa fille unique et quand il l’apprend, il en est heureux. Féru de littérature, Bernard est aussi un bon connaisseur de l’histoire de la Provence. Il sait la présenter en mots simples et se montre captivant quand il rattache cette région aimée à l’histoire du destin français. Ainsi entre une femme vieillissante mais joyeuse et pleine d’allant et un cafetier qui cache un érudit, Nicolas retrouve t’il une harmonie intérieure qui l’avait désertée. Lydiane, quand elle vient, le remarque et s’en réjouit.

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En littérature ou en histoire, il y a des visages forts : les libérateurs, les héros issus du peuples, les grands guerriers, les politiques. Il est facile, si l’on est bien accompagné, de s’y retrouver. Toutefois, Nicolas le découvre peu à peu, la littérature aussi bien que l’histoire est emplie de personnages secondaires certainement pleins de vie mais fugaces. Ceux-là, pourtant ont eu une existence propre, des joies, des peines et un rôle plus ou moins grand à jouer dans une construction littéraire, politique ou sociale. Et personne ne parle d’eux…

Martine, depuis qu’elle a plus de temps pour elle, fait partie d’une chorale et deux fois par semaine, elle sort le soir. Manifestement, elle s’amuse beaucoup. Le grand-père et son petit-fils regardent la télévision ensemble et ce sont souvent les mêmes émissions qui les réunissent : adaptation de pièces de théâtre, séries historiques, dessins animés, séries pour la jeunesse. Ce soir-là, il bavarde avec Lydiane et la sent joyeuse quand son grand-père l’appelle. Content d’avoir bavardé avec sa mère, il le rejoint.

-Bon, je vais changer de programme. Celui-là est difficile pour toi.

-De quoi parle ce que tu regardes ?

-C’est une émission sur la seconde guerre et les camps de la mort, enfin ces camps où on a tué des millions de personnes. On fête la libération des déportés aujourd’hui.

-Alors on regarde ?

-Tu n’as que dix ans !

-Laisse.