maquilleuses professionnelles

Lydiane.

Marseille. Mai 1981. Août 1983.

Elle maquille un comédien et, comme souvent, Nicolas est présent. Elle se penche sur un visage aux yeux clos. C’est celui d’un jeune homme qui se concentre. Le teint devient blanc, les joues se colorent de rose et les yeux se fardent de brun et de noir. Toujours, elle reste concentrée. Au bout de ses pinceaux, les couleurs s’appliquent, s’estompent et deviennent reines. C’est fini. Le comédien ouvre les yeux. Costumé, maquillé, il entrera en scène dans peu de temps. Lydiane entrevoit, l’espace d’un instant, la beauté d’un jeune guerrier ; Nicolas, qui aime voir sa mère au travail, est émerveillé une fois de plus. Pour cerner un visage et une personnalité, elle est parfaite et c’est une reine. Tout comédien veut être maquillé par elle. Pourtant, le chemin a été difficile. Au retour d’Italie, ils ont habité avec Bernard et Martine. La jeune mère paraissait si abattue qu’elle était prête à vivre de nouveau chez ses parents, les laisser élever son fils tout en la prenant en charge et retourner à sa formation première. Nul n’a compris pourquoi tout d’un coup, elle avait obtempéré. Gianni lui envoyait pas mal d’argent, comme pour se faire pardonner. Elle n’a fait ni une ni deux, a pris son enfant avec elle et est partie pour Marseille où elle a loué un deux pièces près du Vieux-Port. Elle a amassé de l’argent en travaillant tantôt comme serveuse tantôt comme réceptionniste puis c’est inscrite dans une école d’esthétique avec, pour idée, de s’orienter vers le cinéma ou le théâtre. Depuis l’Italie et Milan, depuis ses errances dans les grands musées, ses incursions à la Scala avec Gianni, depuis les films qu’ils ont vus ensemble, elle s’ouvre aux arts elle qui, suivant ses dires, pensait qu’on connaissait un peintre et son œuvre quand on achetait une belle boite de chocolat dans une grande surface, à Noël. A Marseille, le cinéma a eu ses heures de gloire mais tout ou presque se passe à Paris et Lydiane est bien trop méridionale pour se risquer aussi loin de ses chez elle. De par une partie de son prénom, Diane, elle est une chasseresse mythologique, belle, sauvage et puissante. De par l’autre aspect de son nom, Lydie, elle est une sainte. On dit, en effet de cette jeune femme originaire d’Asie mineure  a rencontré Saint-Paul au premier siècle et qu’elle s’est convertie au christianisme grâce à lui. Dans les deux cas, elle est volontaire et incarne une puissance de séduction un peu distante, lunaire dirait-on. Native du mois de février, elle est du signe de la Vierge, signe de terre à la discrétion trompeuse. En effet, Lydiane, sans briller et sans insister, court à son but. Ainsi rencontre-t-elle le metteur en scène Christian Méral. Ils discutent tout d’abord dans un café et à bâtons rompus. Lydiane boit un café allongé et Méral un expresso comme seuls savent en faire les Italiens, avec un verre d’eau. Il dirige « La Grande Maison », un théâtre qui fait le plein depuis sa création, deux ans auparavant.

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Ce lieu est emblématique de son époque, à savoir qu’on y fait table ouverte pour défaire et refaire le monde, avant ou après chaque représentation. Natif de Rodez, Méral a délaissé son Aveyron natal pour la cité phocéenne où il se déchaîne. Ses mises en scène de Molière lui ont permis d’établir sa réputation puisque son Tartuffe et son Ecole des Femmes ont créé l’événement. Lui, modeste, a juste déclaré qu’il se parjurerait en disant qu’il a fait du neuf avec du vieux. Non, il a juste fait parler l’incomparable Molière par la bouche de comédiens souvent chevronnés mais inconnus du grand public. Il n’a certes lésiné ni sur les décors ni sur les costumes mais pour cela, il a un argument infaillible : présenter un spectacle sans aucun artifice, c’est mépriser le public. Or celui-ci se déplace. Pourquoi alors mal le traiter ? Du Grand siècle, il est allé vers les Romantiques. N’a-t-il pas monté un étourdissant Lorenzaccio ? Et c’est négliger ses Caprices de Marianne ! Désormais, il oscille entre Brecht et Paul Claudel tout en allant vers des matinées pour enfants et des soirées où il évoque le cirque. Truculent, Méral joue sur sa silhouette enrobée et ses cheveux gris pour semer le doute. Ainsi, il est rabelaisien, cet homme qui monte Tête d’or ? Pas tant que cela si l’on se laisse pas prendre au jeu qu’il joue. Il a beau jouer au bon vivant, c’est un ascète et s’il parait leste avec les femmes, il les adore autant qu’il les redoute. Résolument hétérosexuel, Méral s’est marié une fois il y a bien longtemps mais a découragé sa femme par sa timidité en tous domaines, sexuel y compris. Célibataire depuis, il laisse dire qu’il a su, un temps, accumuler les conquêtes et depuis, mène une vie plus calme. Il a beaucoup d’amies femmes, il adore ses actrices mais aimer demande tant de temps et un investissement personnel si intense ! Il n’est plus prêt pour cela ou, plus exactement, il ne l’a jamais été, mais cela, ce n’est pas une version pour le grand public.

Donc, la première fois qu’il rencontre Lydiane dans un café, elle s’y laisse prendre.

-Comédienne ?

-Ah non pas du tout !

-Voulant l’être ?

-Je termine une formation d’esthéticienne. J’ai pris une option de maquillage au cinéma.

-Des trucages ?

-En quelque sorte.

-Vous truquez ?

-Comment ça ?

-Dans la vie, vous truquez ?