CAFE DE LA PAIX

13 Juillet 1942. Irène cherche à se cacher...

Il fait signe au serveur. La fraîcheur du vin et son goût délicat la réconfortent. Une sorte de langueur cherche à s’installer en elle mais elle bande ses forces et résiste autant qu’elle peut à cet homme, à cette situation.
-Désolée, je dois filer.
-Où cela, Annette ?
-Je ne vois pas en quoi ça vous regarde.
-Oh Oh ! Eh bien dis-moi, Annette, tu as du caractère. Allez, il peut attendre ton travail. Je n’habite pas loin. J’ai une garçonnière. J’aime les femmes comme toi parce qu’on peut leur en apprendre des choses. Toi par exemple, tu n’es même pas au courant que tu es sensuelle ; Je ne sais pas comment il est ton mari mais il n’a pas compris ta vraie nature. Laisse-toi conduire, ma petite Annette. Tu es faite pour les draps odorants, tu es faite pour moi ce soir…
-Je travaille dans un théâtre.
-Ah les acteurs, les actrices ! Personnellement, j’ai un faible pour Danièle Darrieux. Qui est aussi belle qu’elle, dites-moi ? Il y a des gens intelligents dans ce domaine. Prenez Fernandel ou Tino Rossi ! Voilà des comédiens exemplaires qui savent où est leur intérêt. C’est simple, c’est la France. Et Arletty ? Vous avez que Josée Laval et elle sont très amies ? Ah, il n’y a pas à dire, elle a du chien, notre Arletty…
-Oui, certainement…
-Bon, vous restez ?

Je ne peux pas.
Il se met à fredonner un air que Danièle Darrieux chante dans un film à la mode et l’observe les yeux mi-clos.
-Du travail dans un théâtre par ici…Mais pour faire quoi ?
-Maquilleuse.
-Ah ? Non, ça ne colle pas. Quel théâtre dans le coin d’ailleurs ? Je les connais tous…
-Je crois que ça suffit maintenant.

ROGER PIRONNEAU

-Ah oui ? Tu crois que je suis dépitée ? Tu as un raison. Je suis sûr que tu as un beau corps…
Elle se lève, prend ton sac et file. Il lui emboite le pas, la laisse prendre de l’avance et crie soudain :
-T’es une demi-mondaine ? Viens, chérie !
Elle a peur maintenant et marche très vite. Il le prend mal. Manque de chance pour elle, il a beau être veule et avoir un physique un peu mou, il s’entretient physiquement et court vite. Elle essaie de ne pas se laisser distancer mais c’est difficile. Il est de mauvaise humeur maintenant et ne décolère pas.
-Mais c’est qu’elle court vite, la gredine. Elle se sauve, elle file à l’anglaise…
Elle a des ailes. Elle s’enfuit. Il prend maintenant une voix vulgaire :
- Mais tu vas où comme ça ? T’es en cavale, Annette Page !
Elle est essoufflée et il la rattrape. Naïvement, elle fait front.
-Vous me faites peur, arrêtez. Je suis partie car vous êtes trop direct. Vous me déplaisez. Pourquoi mentirais-je ?
-Va savoir…
Il la jauge, sûr de lui. Une chose est sûre : il ne la désire plus.
-Tu es peut-être une voleuse ? Ou bien, tu fais partie d’un réseau de résistance ! Parle, belle « Annette » !
Elle perd pied, tourne à gauche puis à droite. Elle connaît l’itinéraire par cœur. Joindre le prochain contact. C’est possible car elle est dans les temps et l’homme du café ne la poursuit plus. Elle a été folle mais ne doit plus faillir. Encore, encore. La délivrance est proche.
Un policier l’interpelle pourtant et elle montre ses faux-papiers. Mais de nouveau, il est là, François Debarrieux. Il est aussi beau que glacial.
-Alors, Annette, mais quelle est cette fuite ? Vous l’arrêtez, monsieur l’agent ?
-Elle est en règle.
-Non, elle ne l’est pas. Embarquez-là.
Comme elle baisse la tête et s’apprête à suivre l’homme de loi, il l’interpelle.
-Dis donc, t’es dans le pétrin, là ! J’espère quand même que t’es pas juive et si c’est le cas, heureusement que tu t’es barrée du café. J’en ai froid dans le dos rien que de penser à ce qui aurait pu se passer…
Mais qui est-il ? Quel genre d’informateur ? Elle ne le saura jamais.
Elle le regarde effarée. Il est près d’elle. Un homme à femmes, un menteur, un être amoral qui l’a troublée. Elle ne s’en remet pas.
-Ma petite, tu ne sais rien de moi, sinon tu ne m’aurais pas suivi. Et tu travailles dans le quartier ! Eh bien dis-moi, sans vouloir faire de mauvais jeu de mots, à la page, tu ne l’es pas, sinon, tu aurais compris plus vite…Je parle allemand, j’aime l’Allemagne. Je suis un bon Français. Je crache sur les gens comme toi. Il faut bruler tous les parasites, faire disparaître les Juifs ! C’est quoi ton nom ? Hein, Annette ? Sarah Goldstein, un genre comme ça ! Dis donc, tu l’as jeté, ton étoile ? Elle est obligatoire pourtant. Crève ! Crève !
Elle est incarcérée plusieurs jours, battue et humiliée. Elle ne lâche ni la cachette d’Anna ni l’identité de Germaine. Elle avoue qu’en effet ses papiers sont faux et que oui, elle est juive.
Un policier odieux ricane :
-Pour ton arrestation, tu as choisi la bonne période ! Tu sais, dans peu de temps, tu vas retrouver tes amis. Tu aimes le vélo, j’espère ?
Irène pense à Germaine Million. C’est elle qui lui a fait quitter Belleville pour une cache avenue des Ternes avant de lui trouver une chambre vide près des Invalides. C’est elle encore qui a prévu un transfert désormais impossible.
Irène, il y a des rafles continuelles. Je vais vous faire passer en province. Vous irez à Angers dans un couvent où vous serez recrutée comme femme de charge, sous une fausse identité, bien sûr. La supérieure vous attend. Désormais, vous vous appelez Annette Page. Vous êtes mariée mais votre époux est au travail forcé en Allemagne. Vous avez une fille qui s’appelle Lilli. Elle vit en Dordogne avec vos parents. Vous avez bien un emploi dans un théâtre à Paris mais vous ne pouvez joindre les deux bouts. En effet, vous avez cru sottement qu’on autoriserait votre mari à revenir à Paris et pour cela, vous y êtes restée et avez gardé votre logement. Une amie personnelle de la Mère Marie, la Supérieure a une fille à Paris. Vous vous connaissez. C’est par elle que vous avez obtenu cet emploi. Vous serez en pension là-bas et quasiment cloîtrée. Il vous en fera cependant être très prudente et vous en tenir à cette identité. Apprenez par cœur tout ce qui est sur ces feuillets puis détruisez-les. Décidez que vous êtes cette personne-là. Il y a des vérifications partout, dans les couvents aussi. Il est très important que vous soyez discrète et cohérente. Portez des vêtements simples, parlez peu et n’évoquez jamais le passé. Ah oui, vous êtes très croyante et naturellement catholique. Vous ne pourrez faire confiance qu’à Mère Marie…
En attendant, suivez scrupuleusement l’itinéraire indiqué. Voyagez léger car vous aurez ce qu’il faut à chaque halte. Oubliez tout de votre vie. Vous n’avez jamais été actrice, entre autre…
Germaine, la bonté incarnée…Irène a bien tenu le coup dans sa première cache aux Invalides où elle est restée quatre jours à faire la morte dans un petit appartement réputé vide. Elle s’en est bien tirée, apprenant à faire le moins de bruit possible. Au milieu de la nuit, un « contact » l’a transférée dans un appartement voisin, l’a déguisée en vieille femme puis l’a conduite à une autre cache près de l’Etoile. De là, elle devait rejoindre un dernier point de chute où de jolie élégante, elle se transformerait en femme simple et presque rustre désirant se rendre à Angers. Elle avait bien le plan en tête, elle avait travaillé son rôle et pensait à Eric, caché lui-aussi quelque part et Anna mangeant à la campagne de bonnes soupes nourrissantes. C’est juste qu’il s’est interposé, le bel homme et qu’elle a eu le malheur de l’écouter…
Annette, Annette Page…