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Paris. 13 juillet 1942.
Irène.

Elle ne devrait pas lui répondre mais la journée n’a vraiment pas passé vite. Elle a peur. Ce doit être pour cela. Elle se hâte maintenant. Trop de rendez-vous manqués. Trop de dangers. Elle a croisé cet homme sans y prêter attention avant de se retrouver face à lui quelques minutes plus tard. Il s’intéresse à elle, elle le comprend tout de suite. Le temps est splendide, il n’a rien faire et il sait à quel point il fait de l’effet aux femmes encore jeunes et pleines de style, comme elle.
-Le soir est jeune et la nuit va être merveilleuse. Regardez ces couleurs dans le ciel, ce bleu-pâle et cet or fondu. Vous n’y êtes pas sensible ? Allons, une jolie femme comme vous…
Elle s’est arrêtée un instant. Il n’y a pas à dire, elle est sensible à sa beauté. Intérieurement, elle se morigène puis hâte le pas. Son admirateur est têtu. Il lui emboite le pas.
-Oh mais qu’ai-je dit ? J’ai parlé du ciel, pas de vous. J’aurais pu dire que vous avez des traits réguliers, des yeux clairs et hautes pommettes. Le tout vous rend extrêmement charmante, je dois dire d’autant qu’il faut ajouter à cela une silhouette mince et une belle démarche. Mais vous voyez, je n’ai rien dit !
-Je suis pressée.
-Elle est élégante votre robe. Noir et blanc, une coupe élégante, une belle ceinture. Vous savez vous mettre en valeur.
-Je vous assure que…
-Non, ne m’assurez de rien. Il fait une chaleur caniculaire ! On pourrait prendre un verre ?
-Je vais à mon travail.
-Oh, vous travaillez de nuit ?

FELIX MARTEN

Il a les yeux bleus, un visage un peu mou et des cheveux bruns ramenés en arrière. La quarantaine. L’occupation ne lui fait ni chaud ni froid, elle le devine.
-Oui.
-J’insiste.
Elle a cessé de marcher vite. Il ne lâchera pas.
-C’est votre homme qui vous rend si méfiante ? Mariée, la jolie dame.
-Oui, je le suis.
-Bon mais il n’est pas là ! Alors, ce verre ?
Elle fait non de la tête mais il durcit le ton. Il l’observe.
-Vous avez un joli physique qui n’est pas totalement français, si vous voyez ce que je veux dire…C’est bizarre, tiens, vous n’auriez pas de la famille en Europe centrale ? Notez que ça ne vous enlaidit pas, chère madame…Bien au contraire. Vous rejoignez le cercle de ces beautés qui ont ce quelque chose de plus que leurs consoeurs un léger exotisme. Allez, dites-moi tout…
-Vous avez de l’imagination…
-Non, de ce côté-là, j’ai peu de chance. Par contre, je suis observateur et très réaliste.
Elle craint qu’il n’insiste et la mette très mal à l’aise mais il biaise et la soulage :
-Par exemple là, je devine que vous avez très soif ! Allez, un rafraichissement avant une nuit de labeur car vous allez au travail, c’est bien cela.
Elle fait un léger signe de tête et il lui prend le bras pour l’entraîner vers une terrasse. Elle est près de l’étoile et le quartier est truffé de bars élégants où bon nombre de gradés allemands estiment que la vie est bien plus belle depuis que Paris est à eux. Quelle belle conquête du Reich !
-Tenez, installons-nous ! J’adore cet endroit. Par le fait, je me nomme François Debarrieux, un nom très français comme vous pouvez le remarquer. Si tout se passe bien, je vous laisserais ma carte. C’est mon quartier ; J’habite avenue Hoche…Vous comprenez ?
Elle a peur mais se tient droite. Le serveur lui sert une eau gazeuse et à lui du vin blanc. Il se penche vers elle.
-De l’eau ? Mais quelle est cette vertueuse Michèle, Danièle, Micheline…Non, aucun de ces prénoms ?
-Non.
-Dois-je supplier ?