INTERIEUR GARE CENTRALE

Lydiane, qui a aimé Gianni alors qu'il était étudiant en France et en a eu un petit garçon, le rejoint à Milan...

La nuit file et bientôt, on vérifie les passeports. L’Italie est là, elle le sait. Nicholas et elle plaquent leur nez contre la vitre pour regarder défiler les paysages de la plaine du Pô. Elle n’est pas si belle cette plaine mais pour eux qui sont tels des personnages de contes de fée, elle ne cesse de dérouler ses splendeurs. Lydiane est particulièrement sensible aux vastes fermes du dix-neuvième, celles qui, entourées d’arbres et dotées d’une belle allée centrale remarquable par ses alignements de cyprès, créent dans un paysage agricole somme toute peu varié, des instants de beauté. Elle aime les couleurs qui lui semblent différentes de celles de sa Provence natale. Elles lui semblent moins accablantes, plus fondues. L’harmonie est partout. C’est du moins ce qu’elle ressent, son éducation sporadique l’empêchant de savoir à quel point cette plaie qu’elle estime « très agricole » est un des plus beaux fleurons industriels de l’Italie du nord.

-Tu as vu, hein, c’est joli !

Elle doit encore parler simplement car Nicolas n’a que quatre ans. L’enfant hoche la tête. Il a l’air serein. Il le reste quand le train s’arrête.

-Milano Centrale, dit Lydiane en s’efforçant d’avoir le bon accent que son professeur d’Italien lui a inculqué.

-« Chentrale », répète le petit garçon.

Elle rit.

Gianni s’avance vers eux comme ils descendent du train. Il porte un immense bouquet de roses rouges. Il est très beau, porte un manteau couleur chamois, une belle écharpe rouge et, à ce qu’ils en devinent, un costume gris foncé avec chemise blanche. Ses cheveux sont élégamment coiffés en arrière et il porte à ses pieds de fines bottines de cuir noir. Il brille, il étincèle. A Aix, il était déjà très lumineux mais cette brillance-là n’a rien à voir. Il porte beau, il est chez lui au milieu des sonorités que génère l’Italie du nord. Les yeux bleus se posent tour à tour sur la jeune femme et sur l’enfant ; Ils brillent de fierté.

- Oh, ma chérie, que tu es bien vêtue ! Ce manteau bleu sombre, c’est très bien et cette petite toque de fourrure, c’est de très bon aloi ! Ma foi, j’ai hâte de découvrir le reste. Note que tes bottes sont parfaites aussi. Dis-moi, tu es toute belle ! Et mon petit garçon ! Mon prince, que te voilà joli dans ton coquet manteau d’hiver et tes pantalons de velours ! Tu as encore grandi et tu me ressembles, enfin, à ta maman aussi. Hein ? Tu as de la chance d’avoir de beaux parents. Plus tard, tu comprendras.

L’enfant ne comprend pas mais la jeune femme, elle, saisit tous les sous-entendus. Il la désire, il la trouve belle et l’enfant lui fait honneur. Elle ne lui dira pas bien sûr qu’il envoie toujours les mêmes sommes et que celles-ci ne peuvent tout payer : pas, en tout cas, des vêtements de cette qualité. Sans doute aurait-il quelques doutes mais lui non plus ne dira rien. Après tout, il doit se faire pardonner. De fait, il embrasse la jeune femme longuement et sur la bouche. Il sait quel effet il lui fait mais il sait aussi quelle amoureuse elle est. Une sacrée maîtresse ! Il l’a éduquée en plus car, toute jeune, elle n’avait eu que de mauvais amants.

 

DOME MILAN

 

Il les installe dans une sorte de garçonnière qu’elle trouve luxueuse et bien agencée et pourvoie à tous leurs besoins. Ils font des courses, déjeunent et dînent ensemble, font de nombreuses sorties. Il les entraine au cinéma et dans les magasins si ceux-ci sont adaptés au petit garçon ; pour le reste, il fait garder Nicholas par deux Italiennes, une mère et sa fille. Elles n’ont qu’à traverser le couloir qui sépare les deux appartements pour venir s’occuper de lui. Il peut aller et venir. Gianni, voulant faire autant qu’il le peut, l’amour à Lydiane, préfère d’ailleurs qu’il soit chez elles, d’où émanent de redoutables et exquises odeurs de cuisine. Il fait gémir la douce jeune femme dont jamais il ne se rassasie. Elle a un beau corps dont elle semble peu consciente et sa sensualité ne demande qu’à revivre. Ils vont et viennent dans les draps frais, elle puis lui chevauchant l’autre. A ces instants, elle l’aime, il l’aime. Tout se reconstruit. Un peu craintif au départ, le petit garçon est rasséréné. Il goûte les délicieux potages, les gnocchis faits maison, les escalopes à la milanaise et les glaces aux parfums inattendus et il adore tout, lui qui est plutôt réticent à manger beaucoup. Il se fait cajoler comme jamais il ne l’a été par les très nombreuses jeunes aixoises qui l’ont gardée et apprend qu’en italien, Mickey est Topolino ! De l’autre côté du couloir, la passion charnelle que Gianni et Lydiane éprouve l’un pour l’autre bat son plein. A certains moments, l’un comme l’autre en pleurent de bonheur.

Il faut une semaine au jeune Italien pour faire tomber une très académique invitation de sa famille. Christina et Piero Fallacci recevront à déjeuner Lydiane et Andréa. Celle-ci s’insurge :

-Mais ça n’existe pas, Nicholas en italien ?

-Bien sûr que si !

-Alors ?

-Andréa est le second prénom de mon père. Que veux-tu, ça lui fait plaisir.