WAGON XXX

 

 

En juillet 1942, au moment de la Grande rafle, Irène Isserman ne réussit pas à se cacher. Arrêtée, elle est conduite dans un wagon...

Trois heures après, elle monte dans un wagon à l’appel de son nom. Il y a là toutes sortes de femmes qui cherchent à s’asseoir et comprennent très vite qu’elles ne pourront le faire dans un wagon de marchandises où elles sont si nombreuses. Une ou deux femmes enceintes ont cependant ce privilège et on les voit s’enfoncer entre les corps. Irène monte parmi les dernières. Personne ne parle. Collée à la paroi du wagon, elle a du mal à respirer. Un temps indéterminé s’écoule avant qu’elle n’adresse la parole à sa voisine :

-Il n’y ni homme ni enfant.

-Convois spéciaux.

-Ah ?

-Je le sais. Beaucoup le savent.

-Vous pourriez jeter ça par la fenêtre ?

-Vous en avez un vocabulaire, vous ! Une « fenêtre » !

-Attendez, je veux rajouter ces feuillets aussi.

Elle a gardé, coincée dans la ceinture de sa robe noir et blanc, des pages arrachées à son petit carnet.

-Et encore ça ! Elle ne ferme pas bien, votre enveloppe !

-Tant pis.

La femme glisse la lettre à travers le grillage et fait un signe de tête. Mission accomplie. Irène ne dit plus rien et du reste, la nuit vient.

Deux jours plus tard, un homme du nom de Maurice Létang trouve l’enveloppe marron sur la voie ferrée. Il a soixante-dix ans, ne travaille plus et promène souvent son chien sur les voies ferrées. Il a vu passer plusieurs convois bizarres, ces derniers temps, parce qu’il habite avec sa fille et son beau-fils dans une maison de garde-barrière et qu’il est insomniaque. A croire qu’on enferme les gens dans des wagons à bestiaux…Cette enveloppe mal fermée, il l’ouvre d’abord, lit les notes, palpe le gant vert puis tressaille. Il est un homme d’honneur. Il transfère le courrier de l’inconnue dans une autre enveloppe, neuve cette fois, l’affranchit et poste le tout.

Germaine Million,

Directrice de l’école de filles Jeanne d’Arc,

75, rue de Charonne

75019. Paris.

Il ajoute un petit mot à l’intérieur : tombé d’un train de marchandise. Il connaît le malheur, Maurice, pour avoir fait la première guerre et en même temps, il hésite. Le gant et une partie des notes de cette femme, il les garde.