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Enfermée au Vélodrome d'hiver lors de la grande rafle, Irène Isserman avoue à un jeune homme, arrêté comme elle, qu'elle est actrice...

Elle pense qu’une discussion enjouée va naître car le jeune homme est plein d’allant et en effet, ils parlent à bâton rompu jusqu’à ce qu’elle découvre qu’elle se trompe. Il est impossible d’évoquer le passé sans trembler et aligner des généralités sur la vie et les arts ne sert à rien. Au bout du compte, le joli jeune homme hoche la tête :

-Pas de veine pour vous, Irène ! Vous aviez une belle vie et puis…

-Ne dites pas « et puis » !

-Bon d’accord. J’aime le théâtre !

-Ah oui, quoi ?

-Euh, eh bien…Les soubrettes, les belles dames…Vous en jouez ?

-Oui !

-J’en étais sûr. Vous êtes jolie. On devait bien vous éclairer sur scène. Les gens comme vous, les gens comme moi…Il y a qui sont dans la lumière et d’autres qui…Enfin vous comprenez ?

-Oui, non…

-Non ?

Soudain, il se ferme. Elle tente de réagir. Lui –aussi devait avoir une existence agréable. Du reste, peut-il en parle ? Il le fait mais elle n’entend rien. Une bagarre a lieu non lui d’elle et des gendarmes crient. On va et vient très vite. Le jeune homme dévale les gradins car il a retrouvé une femme d’un âge certain, sans doute sa grand-mère. Elle ne saura donc rien de lui. Il fait toujours aussi chaud, il est impossible ou presque d’aller aux toilettes et il règne maintenant dans tout le stade une odeur étrange et repoussante, mélange d’urine, d’excréments et de vomis. Elle entend qu’on se suicide ça et là…Plus tard, alors qu’elle est hébétée, elle entend son nom et suit une foule de gens. On reprend un bus où on est serré les uns contre les autres. Il n’y a plus que des femmes. Personne ne parle ou presque jusqu’à l’arrivée. On traverse la capitale et il est dur tout de même de savoir qu’en ce moment même, on s’y amuse. Dans les boites, on danse et dans les bars, on boit du vin ou de la limonade. Au fil du trajet, toutefois, l’angoisse est moins prégnante mais elle redevient forte à l’arrivée. C’est Drancy. De longs bâtiments sinistres, des barbelés et un service d’ordre français. Irène comprend vite que tout y est précaire. Très vie exténuée, privée de repères, elle a du mal à se tenir debout. Elle s’endort dans une grande salle déjà jonchée de corps en récitant une prière catholique avant de retrouver l’image de la vieille femme qui priait sur les gradins. Saisie, elle revoit l’image du beau jeune homme aux sourcils épais puis elle pense à Eric. Il est comme aux premiers temps, mince et blond. Un mari de rêve.

PARIS 1942 1

Elle n’attend pas très longtemps dans la grande salle. On la réveille. Une fois debout, elle enlève la paille de ses cheveux. Deux ou trois brins s’y sont piqués. Il y en a aussi sur sa robe : elle les enlève d’un revers de la main. Faire face. Elle est encore prête. Le rituel commence. Bon an, mal an, il dure trois semaines. Vivre au camp est dur. Partir l’est aussi. Chacun son tour. Sauf si on choisit d’en finir avant, en sautant du quatrième étage par exemple. Cela arrive, elle le sait. On peut perdre tout espoir.

Une porte s’est ouverte et toutes les femmes sont debout.

-Avancez !

La gardienne est glaciale ce matin-là. Irène sent qu’il se passe quelque chose. Elle a maigri. Ses odeurs corporelles la gênent. Elle est déjà transparente. Pourtant, la femme a l’œil mauvais semble sûre d’elle. Elle parle avec violence en s’adressant à elles :

-En avant et de la discipline !

Alors, il faut traverser une longue cour avant d’entrer dans une salle bruyante où officient des coiffeurs. Des coiffeurs, pourquoi ? La question est sans objet puisque la gardienne s’efface.

L’image du beau jeune homme est omniprésente. Irène a les larmes aux yeux.

-Pas de veine pour vous, Irène ! Dommage que je ne vous ai pas vue sur scène ! Parce que j’aime le théâtre.

-C’est à toi, avance !

La femme derrière Irène a des cheveux blonds et rares. Peut-être est-elle contente de savoir que la jeune femme brune et bouclée qui la précède n’attendra plus longtemps son tour…Pour comprendre, il n’y a qu’à regarder les gestes sûrs et rapides du coiffeur le plus proche. Il « termine »une femme corpulente, dont l’âge, avec cette préparation, devient problématique. Elle s’essuie les yeux avec régularité, chassant de grosses larmes. Irène a de la compassion pour elle. A son tour, elle s’assoit et entend, au-dessus de sa tête, le bruit sec de la tondeuse. Ses mèches brunes tombent sur ses épaules et ses genoux et il n’y a bientôt plus rien à couper. Irène se lève, est aussitôt remplacée et va rejoindre dans une autre salle des femmes qui lui ressemblent et évitent de se regarder. Assise par terre, elle extrait de son sac une paire de gants verts en tissu ajouré. Elle les a portés plusieurs fois avec une tenue d’été et les a même utilisés pour quelques représentations théâtrales. C’est une chance qu’ils aient échappés aux confiscations car ici, on donne tout. On lui a déjà confisqués ses bijoux, sa montre et son argent. On lui a laissé les gants ainsi qu’une boucle d’oreille d’Anna cassée, un bijou sans valeur autre qu’affective. Heureuse, elle place dans une enveloppe brune assez épaisse un des gants et la boucle cassée puis écrit lisiblement le nom et l’adresse de Germaine Million. Elle sait qu’elle jettera la lettre et qu’il se trouvera quelqu’un pour l’affranchir et la poster. Elle joint un mot très bref :

« Germaine, merci pour tout. Suis à Drancy. Vais partir pour une destination inconnue. Compte sur toi. Mon amour à Éric. Mon amour à Anna. Irène »