RAFLE VEL 1

 

Enfermée au velodrome d'hiver lors de la grande Rafle de juillet 1942, Irène Isserman assiste à des scènes de folie...

Cette fois, elle a assez écrit. Les heures passent. Une jeune femme la prend en sympathie et lui parle interminablement d’un « petit Michel » dont elle est séparée. Il est caché à Paris mais elle a peur qu’il « sente » les choses. Il comprendra qu’il lui arrive malheur à elle et elle ne veut pas qu’il la cherche. Au bout d’un moment, Irène comprend enfin que le petit garçon n’est pas le fils mais le frère de la jeune femme. Elle fait parler celle-ci puis la rassure. Le garçon ne flanchera pas. Il restera caché. Contrairement à la dame qui saignait de la bouche, celle-ci ne tourne pas le dos à Irène. Elle devient douce et compatissante. Irène apprécie.

Maintenant, une femme récite des prières en hébreu et elle lui prête une attention mélancolique. Non loin d’elle, une grosse dame urine comme elle peut. On somnole, on dort, on chantonne, on se tait. On se remet à chercher des solutions. Où ira-t’on ?

Il doit être dix-huit heures. Elle a faim et soif comme tous les autres. Ne pas trop bouger. Ne plus penser est impossible. Alors, il lui revient en mémoire, ce bel homme qui lui a parlé. A cette heure-ci, il doit errer dans un Paris méconnaissable où des filles prennent des verres aux terrasses des cafés avec es soldats allemands et fredonnent des chansons de Trenet. Je chante soir et matin, je chate sur mon chemin. Evidemment. Cet homme, il fera peut-être l’amour dans l’après-midi avec une femme qui lui ressemble physiquement et a le privilège d’être libre. Quand il en aura fini avec elle, il passera une robe de chambre en soie. Elle entend sa voix moqueuse :

-Annette, Annette Page…

Comme les choses peuvent être curieuses. Elle marchait d’un pas sûr avenue des Ternes quand l’homme l’a abordée. Elle n’a pas pris garde à lui car il lui fallait passer d’une cache à une autre et elle allongeait le pas. Les consignes de Germaine étaient strictes et vitales et elle s’efforçait de les suivre à la lettre. Il a dû sentir sa hâte, l’a repérée d’abord sans qu’elle en ait conscience puis s’est mis dans son sillage. Mi- suiveur mi- donneur. Un emploi parfait pour cet homme beau et moqueur qui a insisté pour qu’elle ralentisse le pas. Il voulait juste lui tenir compagnie. Elle a manqué de clairvoyance. L’occupation, lui, ça ne le dérangeait pas. Il avait la quarantaine, avait été mobilisé dans des bureaux et ne participait pas à l’effort de guerre. Les Allemands, des salauds ? Oh, pas tous quand même ! Bien sûr, il s’en est pris à elle ! Elle l’a éconduit sans comprendre ce qui arrivait. Pourquoi est-elle si lente. Il y a eu cette dispute, ces cris, la police. Pas normale, cette femme. Louche. Elle a dû attendre au commissariat. Et puis, les humiliations…Lui, en tout cas, à cet instant, fredonne : tout ça c’est pour moi, mon amour…Elle en est certaine.

RAFLE VEL 2

« On ne peut pas aller plus loin dans le chaos. C’est impossible. » Elle voudrait écrire cette phrase mais y renonce. Elle n’a plus envie de rien.

Plus tard, elle dort enfin quelques heures de rang. Quand elle s’éveille, la jeune qui espérait que son petit Michel soit resté en sûreté a disparu. Elle aura sans doute rejoint des membres de sa famille qui n’ont pas non plus échappé à la rafle et sont arrivés après elle. La remplace un beau jeune homme aux lourds sourcils bruns et aux yeux clairs qui timidement l’interroge :

-Vous croyez à tout ça, vous ?

Elle secoue la tête comme pour signifier que rien n’a de sens. Elle constate qu’il a une pomme d’Adam proéminente et des lèvres très minces. Elle ne répond pas. Il ne se décourage pas.

-On irait en camps de vacances. Avouez que c’est un mauvais début.

Comme elle reste silencieuse, il lui demande ce qu’elle faisait avant. Elle explique qu’elle était comédienne. Le garçon adore. Il va souvent au théâtre. Il l’interroge sur sa carrière, veut connaître ses rôles, espère qu’ils sont classiques…

-C’est bien, pour se former, les Classiques, non ?

Elle ne sait s’il parle de lui ou d’elle. Cette fois, elle répond.

-Je ne suis pas une comédienne de boulevard. Oui, j’ai joué beaucoup de classiques, des drames, des tragédies, mais j’aime aussi m’amuser sur scène et j’ai interprété quelques comédies. Cela ne vous décevra pas, tout de même ?

-Je n’ai rien dit. Vous avez quel âge ?

-J’ai trente-trois ans. Je m’appelle Irène. J’ai joué Andromaque et Iphigénie mais aussi des soubrettes chez Molière.

-Oh, c’est bien. Vous deviez être parfaite ! Moi, c’est François. Je travaille dans une librairie, enfin je travaillais. J’aurais voulu devenir libraire. Ma famille m’aurait aidé. Mais avec tout ça…