journal intime

Prisonnière au vélodrome d'hiver où on l'a conduite au moment des grandes rafles, l'actrice Irène Isserman tente de cacher son angoisse en écrivant dans son journal...

D’une écriture penchée et irrégulière, Irène remplit deux pages d’un trait »

« Il y a huit heures que je suis ici. Aurais-je pu deviner qu’un tel endroit puisse exister ? C’est difficile à dire. Un stade transformé en prison temporaire…Quand je suis arrivée, toutes sortes d’hommes, de femmes et d’enfants étaient déjà là. Tout le monde s’est regardée comme ça, à la dérobée, les « anciens » et les « nouveaux ». Tout le monde avait été transporté. On s’est mis à marcher doucement et devant nous, une foule s’ouvrait. Certains, parmi nous, ont reconnu des amis ou des voisins de quartier. Des exclamations ont fusé. Celui-ci ! Celui-là ! Ah mais dis donc, ils sont là, eux-aussi ! On essayait de parler aux policiers français qui nous encadraient et ils nous renvoyaient qu’on était des détenus, des prisonniers. Certains avaient de bonnes manières et nous parlaient sans hausser le ton. D’autres pas. Il était clair qu’ils ne nous aimaient pas. Au départ, je n’ai eu maille à partir avec aucun d’eux. J’ai bien compris que des bruits circulaient, les concernant. Ils étaient vantards et insensibles à la détresse. En même temps, on avait dû les choisir. Ils devaient bien savoir à quoi on les emploierait. Une femme qui saignait de la bouche et qui pleurait très fort s’est accrochée à moi. Je ne savais pas d’où elle sortait. Elle ne répondait pas à mes questions. Elle allait s’évanouir et j’ai tenté de l’aider. C’est là qu’il est intervenu mon gendarme français, un jeune homme tout mince, imberbe au long nez et aux sourcils broussailleux. Cette femme allait avoir un malaise ? Elle n’était pas la seule. Elle avait besoin d’un dentiste ? Ils étaient aussi surchargés que les médecins. Non, elle devait être raisonnable. Quoi ? Elle voulait utiliser un des lits pliants qu’elle avait repérés ? Souhaitait-elle abréger sa vie ? Lui, était un homme très contrôlé mais certains de ses collègues pouvaient être brutaux ! Ces lits étaient réservés aux fonctionnaires français ! Gare à elle si elle s’en approchait. Elle n’était pas à bout de force. Il lui suffisait de demander à s’allonger sur un des gradins là-haut. Il ne fallait pas être trop exigeant. Elle n’avait pas qu’à laisser son nom, tiens ! Si un soignant était disponible, il la ferait appeler…La femme souffrait toujours mais s’est calmée. A aucun moment, le jeune gendarme n’avait haussé le ton. Elle en était rassurée. Pour ma part, j’aurais préféré qu’il se montre revêche, pour ne pas dire méprisant. Au moins, ça aurait été clair. Tandis que ces phrases mielleuses…En fin de compte, la femme, soudain ragaillardie, m’a plantée là et s’est mise à escalader les gradins. Elle a dû réussir à se coucher quelque part et a attendu qu’on l’appelle pour des soins…Je suis retournée m’asseoir à peu près là où j’étais au départ. Je ne prends guère de place. »

Irène a cessé d’écrire. Elle regarde. Il n’est pas difficile de constater que le « petit gendarme » de tout à l’heure n’est ni pire ni meilleur que les autres. Les représentants de l’ordre français, qu’elle observe, vont et viennent, essaient de faire régner l’ordre sans crier mais sont prêts à monter le ton. De la même façon, même s’ils semblent peu disposés à frapper des civils, ils n’hésitent pas à le faire si ceux-ci cherchent à gagner une sortie. Ils ont l’air débonnaires car ils ne sont pas gradés mais ils sont mesquins, elle le voit. Devant des mères et des enfants assoiffés, ils boivent à longues gorgées une eau si précieuse qu’elle arrache des larmes à ceux qui en sont privés. Ils font valoir qu’ils sont bien nourris et ne se cachent pour manger devant ceux qui n’ont rien. Sûr, ils auraient préféré être ailleurs ! Ce n’est vraiment pas drôle de surveiller tous ces juifs ; Personnellement, ils n’ont rien contre eux mais enfin, s’ils se retrouvent acculés comme ça, eh bien, c’est qu’ils l’ont bien cherché ! Il n’y a pas idée ! Ils ont hâte d’être délivrés de cette masse grouillante et hurlante.

VELODROME D'hiver 1

Ça pullule, tiens, oui, c’est ça l’expression. Ça pullule comme des…poux ? C’est comme ça qu’on dit, non ? Bientôt, ils auront oublié tout ça. D’ailleurs, c’est ce qu’on leur conseille de faire. D’oublier. Il ne faut pas en parler. A des confrères qui n’ont pas participé à cette gigantesque rafle, ils diront plus tard que ça ne vaut pas la peine d’évoquer des souvenirs aussi pénibles. La préfecture ne les a pas lâchés. Les ordres étaient stricts. Ils ont dû travailler si dur qu’ils ont trouvé un peu tièdes les remerciements qu’on leur a adressés. Ils ne souhaitent à personne d’endurer ce qu’ils ont traversé ! C’est qu’il y en avait partout !

Irène a envie de pleurer et son seul remède est l’écriture. Sans qu’elle en ait conscience, son écriture traduit tout à la fois son urgence de dire l’indicible et sa grande fragilité. Le tracé des consonnes est dru, celui des voyelles plus liquide. Elle respecte mal les lignes, donnant à ses mots un aspect dansant :

« Maintenant, je suis là. Il n’y a pas de hasard. Les récentes lois raciales me le confirment. Dire que j’étais comédienne avant ! Depuis plusieurs mois, j’en ai fini avec le théâtre, l’odeur de la poudre et les costumes que j’aimais bien. Il me revient même parfois une tension violente : celle du trac avant d’entrer en scène.

Je me cache depuis des semaines. Au fond, avant qu’Éric ne se fasse arrêter, je ne prenais pas les choses tellement au sérieux. Je me cachais, oui, mais je n’avais pas la même peur. Et puis, il a disparu. Probablement n’a-t’il pas pu se soustraire à une interpellation dans la rue ou à une dénonciation…J’imagine son désarroi, sa fatigue. Toucher comme ça le bout de l’espérance. Pourtant, je ne parviens pas à extirper de ma mémoire une image radieuse de lui. Il y a cinq ans, en Provence, ces eaux limpides de la Méditerranées. Son rire clair en entrant dans l’eau…Est-ce qu’on l’a frappé ? Est-ce qu’il a mal ? Est-il courageux ? J’ai peur des réponses…

Anna…Elle au moins est en sécurité. Germaine a été formelle. Les gens qui l’ont prise en charge, des fermiers du Limousin, sont très bien. Ils acceptent de prendre le risque de s’occuper d'elle et en ces temps de guerre et de faillite morale, ce n’est pas rien ! Ma petite fille en pleine nature, contemplant des lapins et des poules ! Voilà qui me fait enfin sourire. Pour elle, quel changement !

Anna...Je me demande quelle image elle aura d’Éric et de moi quand tout cela sera fini. Nous nous verrons face à face, je l’espère, en des temps meilleurs. Je ne peux imaginer ne plus la revoir. Cette famille de paysans est tenue au secret. Ils ne peuvent lui parler de nous. Elle doit nous garder en elle. »