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Irène. Vélodrome d’hiver.

Paris. 17 juillet 1942.

Irène, actrice juive en fuite, est arrêtée lors de la rafle du vélodrome d'hiver. Enfermée, elle tente de comprendre...

Irène a chaud. Elle passe une main dans ses cheveux bruns. Parler ne sert plus à rien et, de toute façon, sa gorge est sèche. Il reste à observer ce qui se passe autour d’elle, mais cela lui demande un immense effort. Elle se dit qu’elle doit tout regarder, tout enregistrer. Plus tard, elle pourra dire ce qui s’est passé ce jour-là, témoigner de ce qui, sous ses yeux, a pris forme.

Elle tourne la tête d’un côté puis de l’autre. Sur les gradins, on dort, on pleure ou on essaie de garder une bonne mine : on se repoudre ou on se recoiffe. Le soleil doit être très fort à l’extérieur car tout le monde étouffe. Soudain, une femme crie et Irène se prend à trembler. Mais non, elle doit se ressaisir ; et regarder.

Son journal ! Quoi d’autre ? Si tant est qu’elle l’écrive depuis des années et qu’elle ait toujours des feuilles de papier quadrillé à noircir, dans son sac à main, elle reste rarement une journée sans y avoir recours. La veille, elle n’a rien pu faire. Elle voit là une bonne occasion de contrer un désespoir grandissant. Ecrire. C’est cela. Pour se rassurer, malgré tout. Ici, personne ne peut plus rêver puisque personne n’est là par hasard. Il y a une logique qu’essaie encore de démentir les quelques femmes qui se pomponnent encore mais que dément celle qui vient de hurler.

Irène pose son sac sur ses genoux, y glisse la main et ses doigts repèrent vite un stylo à plume et un petit bloc de papier. Elle ouvre le carnet et essaie de réfléchir en omettant soigneusement de regarder à sa droite et à sa gauche. Elle se mord les lèvres, essaie de réfléchir et s’apprête à poser une première phrase. Allez ! Il y a de quoi dire ! Ce lieu bien connu des Parisiens amateurs de vélo utilisé ce jour d’une façon si incongrue ! Ce décor, propre à une belle chanson de Charles Trenet, qui devient le théâtre de scènes cauchemardesques…Les gradins sont emplis d’une foule compacte et épuisée. On est assis comme on peut. On se déplace difficilement en s’excusant d’une voix pincée. On s’allonge quand on y parvient. Tout le monde est à la même enseigne ! Après tout, chacun d’eux est arrivé dans un de ces bus parisiens dont on a tant l’habitude, si ce n’est qu’il ne faisait pas son trajet habituel. C’est sûr, c’est curieux mais tout le monde patiente.

Irène écrit enfin : « Quelqu’un sait- il ce qu’on fait là ? Et s’il le sait, le dira t ‘il ? Quelqu’un saura –t’il expliquer aux autres comment surmonter l’angoisse ? ». Elle se relit puis ajoute : « J’ai beau regarder autour de moi, je ne vois que des visages fatigués, des vêtements froissés ou salis, des empilements de valises, de sacs et d’objets personnels. Quand on n’est pas abasourdi ici et donc capable de rien, on s’agite pour combler le vide. La réflexion et le recul ont déserté les lieux, laissant place à des préoccupations tout aussi élémentaires qu’obsédantes. Dormir, manger, boire. Ah oui, boire ! Surtout cela ! C’est la question sans réponse puisqu’il n’y a pas d’eau. C’est insupportable. Voilà, ce mot circule sans cesse. Bien sûr que ça l’est. Comment lutter quand on est déjà si désarmé ? ». De nouveau, elle cesse d’écrire. Les bruits et les odeurs l’assaillent. Elle doit résister. Elle se replonge alors dans son carnet. « Pas d’eau, pas de lait, pas de change suffisant pour les petits…Il y a de quoi paniquer. Mais ce n’est pas la question fondamentale. Il faut la poser celle-là et très clairement : où va-t-on ? Où comptent-ils nous mettre ? J’entends tout et son contraire. C’est de l’intimidation. On nous a regroupés pour bien nous faire comprendre que là, on ne plaisante plus. Bon, alors, on ne cache pas son étoile jaune, on ne tente pas de fuir en ayant de faux papiers. On va rester plusieurs jours comme ça et on nous laissera rentrer chez nous ! Ah oui, mais quelle peur on aura eue, hein ! On en sera quittes pour marcher droit. Cette version des faits, je l’entends autour de moi mais elle ne convainc que la personne qui la laisse sortir de sa bouche. Les autres ont encore un peu plus peur. Il paraît qu’on va nous regrouper, d’où les valises et le fait de partir tous ensemble. Après tout, on le sait bien que les Allemands aiment mettre les gens en groupe. Il y a les prisonniers de guerre, pas vrai ? On nous mettra en région parisienne parce que les Boches et la logistique, c’est pareil, comme qui dirait. Cette seconde version suscite des ondes de plaisir, à ce que je constate mais elle est contredite par une troisième, bien plus abrupte. On parle de longs trajets vers l’est de l’Europe. Il y aurait des étapes. On irait travailler. Mais c’est qu’on travaillait déjà ! Comme coiffeurs, comme femmes de ménage, comme vendeuses mais aussi comme médecins ou comme avocats…Alors, les soupirs se multiplient, les yeux deviennent plus creux, les larmes coulent sur des visages défaits, les phrases commencées restent non terminées. C’est qu’elle est aride cette troisième version. Elle est violente. »