PERE LACHAISE NOUVEAU 1

Louise a changé de vie. Elle revient au cimetière du Père Lachaise pour retrouver ce chat par qui tout a commencé. Là, elle décide, sur les conseils du chat, de passer une nuit dans le cimetière. Elle assiste alors à un spectacle fantastique ! 

Mon chat, je l'ai attendu, attendu et ce n'est qu'une après-midi de novembre qu'il est venu se frotter à mes jambes. Il faisait froid et les arbres avaient perdu leurs feuilles. Ce n'était pas un temps à s'attarder dans le grand cimetière mais pourtant, forte d'une intuition qui allait s'avérer juste, j'avais mis quelques vêtements chauds dans un petit sac à dos, ainsi qu'une thermo de café et des biscuits. J'avais même un sachet de nourriture pour chat. Quand je l'ai eu retrouvé, je lui en ai donné. Il a ronronné.

-C'est ma marque préférée !

-Qui t'en apporte ?

-Des dames. Elle en dépose ça et là. Elles sont très assidues.

-Je vois que tu es en bonne forme.

-Oui. Toi, tu vas mieux.

-Un peu mieux.

-Ah tout de même ! Tu enseignes dans un lycée chic, vit à Paris...Je sais, tu n'es pas contente que ton mari ait disparu de cette façon.

-Où est son corps ?

-Dans une crevasse.

-Alors pourquoi ne pas l'avoir trouvé ?

-Il n'était pas lui-même. Il s'est beaucoup écarté des autres. On ne le trouve pas car on ne pense pas qu'il ait pu aller si loin. D'ici un an, on fera sa découverte. Je sais, c'est triste. Et puis, tu paies ses dettes.

-Je n'ai pas le choix.

-Pour ça, non mais pour le reste, oui.

Il était guilleret et bavard. Je l'informai de mon désir de passer la nuit dans le cimetière. Il fut aux anges.

-Justement, il y a une fête ! Tu verras.

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En effet, je vis. Les musiciens célèbres s'étaient donné le mot et on entendait partout dans le cimetière leurs airs les plus célèbres. Je reconnus, en marchant avec le chat, Frédéric Chopin qui bavardait avec Edouard Lalo, Reynaldo Hahn et Georges Delerue. A priori, les époques se confondaient autant que les styles car j'aperçus aussi Rossini et Francis Poulenc. On passait donc de la musique du « Mépris » à des extraits du « Barbier de Séville ». C'était étourdissant. Auditrice privilégiée, je me rendais compte de ma chance car j'étais bien la seule à être vivante dans ce cimetière. Les autres auditeurs étaient des écrivains. Je me sentis toute petite quand je croisai Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir. Ils se hâtaient pour aller à la rencontre d'André Breton. Emile Zola, l'air préoccupé, passait devant Marguerite Duras sans la saluer mais cette dernière ne s'en souciait pas. Elle guettait Robert Desnos et souriait alors qu'il lui faisait un signe de la main. Il y avait bien sûr Honoré de Balzac, très en forme et le bel Alfred de Musset, aussi élégant et racé que les personnages masculins de ses pièces de théâtre.J'étais heureuse mais aussi très flattée. Ceci ne m'empêchait pas d'être avisée. En croisant Marcel Proust à qui je trouvais mauvaise mine, je m'avisai que certaines personnes que je croisais ici n'étaient pas enterrées au Père Lachaise. Je le dis au chat.

-Ce soir, certains morts illustres viennent d'autres lieux : les Batignolles ou Montmartre.

-Je ne vais pas croiser Dalida, tout de même !

-Elle n'est pas venue, je pense.

Je continuai ma route avec le chat et arrivai à un endroit réservé aux peintres. Là, j'eus un peu honte. Si Corot, Daumier, Delacroix, Girodet, Marie Laurencin et d'autres m'étaient connus, d'autres ne l'étaient pas. De leurs temps, ils avaient dû faire de belles choses mais désormais, leur notoriété avait faibli. Je les admirais cependant autant que les autres car ils m'offrirent un festival de beauté et de couleurs. Scènes champêtres ou scènes de villes, portraits de groupe ou autoportraits, nature-morte ou marines, tout m'apparaissait. Les toiles semblaient projetées comme sur un écran et prenaient beaucoup de force. Il était surprenant cependant qu'on distingue sur chacune d'elles le contours de tombes...

Je pourrais aussi mentionner les chanteurs et paroliers célèbres qui m'apparurent mais ce serait lasser le lecteur qui pourra de toute façon se renseigner facilement sur ces célébrités inhumées au Père Lachaise.

Cette fête dura toute la nuit. Je ne ressentis jamais ni froid ni faim. Je n'eus pas soif. A l'aube, je m'embusquai avec le chat dans une partie très broussailleuse du cimetière, de sorte de rester à l'abri. Quand les premiers visiteurs montrèrent leur nez, je me glissai parmi eux, faisant comme si venais d'entrer. Le chat me suivait à distance. Je revins au bout d'un moment vers lui et il me dit :

-Je t'admire car tu acceptes de ne plus être rationnelle.

-J'ai perdu mes repères. Bruno, l'homme de ma jeunesse...

-Mais tu es à Paris. Ta nouvelle vie est neuve. Et tu peux changer la donne...

-Comment cela ?

-Il te faut passer plusieurs nuits au Père Lachaise avec moi. A chaque fois, tu y verras un spectacle différent. Tu garderas bien en mémoire tout ce que tu as vu. Et tu écriras...

-J'écrirai...

-Tu raconteras tout ce qui se passe ici la nuit, mais tu le feras comme si tu écrivais des contes. Les gens aimeront tes histoires car tu y mêleras le réel et l'irréel. Tu leur feras peur mais tu les rassureras, comme le faisaient les grands écrivains de contes. Tu as lu Perrault, Grimm et madame d'Aulnoye ? Eh bien, fais de même.

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-Des contes à partir des morts du Père Lachaise...

-Ils vont adorer...

-Je vais parler de morts-vivants !

-Mais tout dépend de ce que tu vas en faire. Pense à « Peau d'âne », au « Petit Poucet » et à « Hansel et Gretel »....

-Il faudra des ingrédients modernes.

-Tu les trouveras. Moi, je serai là. Tu viendras me voir pour chercher ton inspiration. Et tu la trouveras, crois-moi...

Je fis comme il disait. Je tissais des histoires en regardant la nuit déambuler ces morts illustres. Puis j'écrivis.