vietnam

Au Vietnam, Julie, pourtant heureuse en ménage est mère de trois filles, se sent hantée par une femme étrange. Celle-ci sort d'u n roman écrit par un certain Odilon Tilson. Ne sachant que faire, elle se confie à sa domestique vietnamienne puis à une religieuse catholique...

Ai Van dont le prénom signifiait "celle qui aime les nuages" ne dévia pas. Ces trois visages qui me regardaient étaient des esprits mauvais qui voulaient s'emparer de moi. Je ne mesurais pas assez le danger. Il était urgent que je prenne garde et modifie mon mode de vie, ma manière de me vêtir et jusqu'à celle de manger. Je m'instruisis donc des us et coutumes vietnamiens et surtout des superstitions. il me fallait écarter tout ce qui était défavorable et m'entourer d'objets et de rites qui me rendent le monde agréable. Je le fis un temps puis me fatiguai. La vive et efficace Ai Van avait une vision simple du monde. Elle était régie par des forces positives ou négatives. Il fallait bien sûr ne rien faire pour mécontenter celles qui prenaient la forme de démons grimaçants. Ses croyances étaient profondes mais elles étaient liées à un monde spécifique, plein de bonne fortune et mauvais sort. Au Vietnam, les mauvais présages étaient innombrables ! Il ne fallait croiser une femme seule le matin ou laisser un chat noir entrer dans sa maison sous peine d'être tourmentée tout le jour. Planter ses baguettes dans un bol de riz (ce que Chloé ou Léa faisaient parfois) était une injure aux ancêtres comme l'était le fait de chanter en mangeant ! Les offrandes étaient obligatoires et suivaient une stricte logique. Par exemple, si l'on offrait des fruits, ceux-ci devaient être en nombre impair. Les nombres pairs, en effet, concernent les vivants. Or, on voulait honorer les morts...Je m'arrête là car je n'en finirais plus tant cette jeune femme sympathique m'en apprenait. Je l'écoutais un temps puis admis que nos représentations du monde différaient trop. Elle voulait m'aider mais ne pourrait rien contre Flore Archangeli et le mystérieux O. Tilson. Au fond, Juanita, au Mexique, m'était, même si j'avais eu avec elle des relations distantes, était porteuse de valeurs que je pouvais davantage faire miennes. Elle avait du sang indien, ce qui la poussait sans doute à aimer certains rites animistes mais elle se disait chrétienne. Ce n'était pas une façade chez elle mais une façon d'être qui réglait sa vie en profondeur. Si je l'avais questionnée sur ce sujet, elle m'aurait mieux répondu. Seulement, je ne l'avais pas fait...

 

DES FANTOMES

Le hasard (enfin...) mit Soeur Paule sur ma route. C'est elle, je dois le dire, qui a commencé à me sortir d'affaire...Pourtant, je ne lui ai rien dit au départ. Elle faisait le catéchisme à Chloé et Léa et à chaque fois, je les accompagnais. Une fois, elle me prit à part.

-Enseigner comme vous le faites et élever trois filles doit être accaparant...

-Ah oui ! Je ne m'ennuie pas.

-Votre époux est souvent en mission, je crois.

-Oui mais il sait faire la part des choses. Il s'arrange pour passer beaucoup de temps avec nous.

-Je pense que malgré tout vous êtes fatiguée.

-Je suis bien secondée. Ai Van est une excellente auxiliaire.

-Je ne parle pas de cela. Je ne doute pas qu'elle s'occupe très bien des filles, que vous ayez des amis et que vous meniez une vie assez gaie. On peut avoir des tourments plus intérieurs...

Elle cherchait des confidences. Allais-je lui parler de la façon dont j'avais réglée ma vie en me défiant à ce point des esprits mauvais? Elle me trouverait naïve. Je ne lui dis rien d'abord mais finis par parler. L'aide apportée par la jeune vietnamienne était vraiment dérisoire. Je ne faisais plus que penser à Flore.  

cristina

Soeur Paule était une femme entre deux âges à l'esprit tranquille mais vif. Les filles l'adoraient car elle savait se mettre à leur portée. D'une certaine manière et non sans habileté, elle se mit à la mienne. Je lui fis aveux. Ce qu'elle me dit différait fort de l'univers si nettement tranché entre ombre et lumière où évoluait Ai Van.

-L'inquiétude vous dévore et vous ne savez que faire...

-C'est bien cela.

-Avez-vous toujours ce livre en votre possession ?

-Ah non ! Je m'en suis débarrassé !

-Il n'est pas mauvais en lui-même et vous devez savoir ce qui y est dit. Il vous faut un exemplaire. Observez bien ce que dit cette femme, ce qu'elle fait dire aux autres et les commentaires qui sont faits sur elle. Ainsi, vous aurez moins peur car vous la connaitrez...

-Bien...

-Et ce "O. Tilson, savez-vous qui il est?

-Eh bien non...

-Le livre était traduit?

-Non, ça je me souviens.

Je me fis de nouveau envoyer le livre et le relus. Il me parut très clair cette fois que Flore était une exaltée de l'amour. A travers les lettres qu'elle rédigeait pour les autres, il apparaissait que les rapports entre les êtres ne pouvaient être que passionnés et violents. Il s'agissait bien davantage de posséder l'autre que de lui complaire. C'était donc une manipulatrice ! Quant à Tilson, il était désormais urgent d'en savoir plus.  

pages livre

Il n'était pas très connu et je finis par trouver après de longues recherches sur internet et des courriers à plusieurs bibliothèques la trace d'un Odilon Tilson, parisien de souche, écrivain et poète à ses heures. Elevé très religieusement, cet Odilon avait violemment renié Dieu avant de finir sa vie...dans un monastère. Employé dans je ne sais quelle administration, il avait utilisé son temps libre à écrire des vers de mirliton et quelques romans. Seul "La Petite servante" eut quelques succès. Il fut publié à plusieurs reprises dans des éditions bon marché qui dût lui garantir un nombre conséquent de lecteurs. Ce n'était pas un mauvais livre et son thème en était original mais la concurrence était rude et Tilson était loin d'être un battant. Je trouvai sur lui un entrefilet sur internet. Un blog sur les écrivains mineurs de l'entre deux guerres l'évoquait comme un cas particulier. Il était une sorte d'illuminé qui n'avait fait mouche qu'une fois, faisant fi de tout courant littéraire. Il avait de grandes conversations avec les esprits et ses qualités de médium l'avaient fait rechercher par ceux qui pleuraient leurs morts. Beaucoup, dans les années vingt, avaient perdu qui un fils, qui un frère, qui un mari...Un autre était plus bavard sur cet auteur qui défendait le pouvoir des mots et assurait le triomphe de l'amour dans une langue désuette certes mais avec une vraie originalité. Odilon Tilson y était présenté comme une sorte d'étoile filante. Venant des ténèbres, ll aurait pu briller s'il n'avait choisi de retourner à l'ombre...Chacun des blogs renvoyaient à d'autres lectures mais alors que notre auteur était tardivement entré dans les ordres, il était question de sectes chrétiennes déviantes, d'ésotérisme et de conversations avec les morts. Décidemment Odilon avait dû être un drôle de pensionnaire dans son monastère...Je m'ouvris de tout cela à soeur Paule et fut surprise de sa réaction.

-Il a dû vouloir se réfugier dans un lieu de paix pour échapper à ses démons. Je doute qu'il y soit parvenu.