JOLIEEEEEEEEEE

Après la guerre, un jeune homme, dont la famille a éclaté, trouve une consolation parmi les tombes illustres, au Père Lachaise...

Toujours est-il que je me lassai de parcourir Paris à pied et décidai un jour de tourner le dos à mes craintes. J'entrai dans le cimetière et, me servant d'un guide, je cherchais les tombes d'hommes qui, par leur œuvre et leur personnalité, avaient compté pour moi : Eugène Delacroix, Géricault, Camille Pissarro et Chopin. On était fin décembre et la lumière était basse alors que le temps, lui, était doux. Les arbres avaient quasiment tous perdu leurs feuilles mais malheureusement, on les avait balayées, de sorte que je ne pus m'offrir le petit luxe de les faire craquer sous mes pieds. Marchant dans les belles allées rectilignes, je me rendis compte que cet agencement de tombes tantôt simples tantôt grandiloquentes était en fait très beau. Et, je cherchai le mot...séculaire. Si la guerre avait atteint son but dans bien des esprits, c'était bien parce qu'elle avait enlevé aux gens et leur identité et leur intimité. Or, ici, tous semblaient, connus ou inconnus, revendiquer un patronyme, une carrière, une existence parfois dure et parfois douces, des amours et des enfantements. Tous ces gens faisaient corps et au milieu des décors mortuaires qu'ils avaient choisis ou qu'on avait crées pour eux, témoignaient de leurs vies passées. Je ne serais pas excessif en vous disant qu'ils « étaient en vie », même si vos regards stupéfaits et vos sourcils froncés me laissent penser que je me trompe  !

Je me mis à utiliser beaucoup de mon temps libre pour marcher dans le Père Lachaise. La tombe de Géricault, dont j'aimais l’œuvre, me parut monumentale et intrigante. C'était une grande construction rectangulaire évoquant les tombeaux antiques, décorée de guirlandes de pierres. L'artiste semblait l'avoir escaladée et se tenait là, couchée sur elle et nous contemplant. Il était à demi-dressé en fait et, en sarrau de peintre, pinceaux et palette à la main, contemplait une humanité qu'il ne peindrait plus : nous, en fait, qui étions d'une autre époque. Homme à part, tombe à part. Décor théâtral.

Celle de Delacroix lui ressemblait mais elle semblait un lit d'apparat en pierre sur lequel nul ne prendrait place.

JOLIEEEEEEEEEE

Celle de Pissarro était une stèle. Son nom précédait celui de sa femme et de son fils ou l'un de ceux-ci.

Enfin, il y avait la tombe de Chopin : je l'adorais !

C'était un rectangle de pierre sur lequel trônait une belle jeune femme inconsolable. Elle se tenait assise, la tête penchée et les mains posées sur les genoux. Sa robe, longue et ajustée, dessinait sa belle silhouette féminine et il se dégageait de toute sa personne une tristesse et une nostalgie raffinées. J'avais trop étudié pour ne pas reconnaître en cette jeune fille accablée la muse Euterpe et j'admirais qu'on l'eût représentée ainsi ;

Au dessous d'elle, le profil de Chopin était sculpté. Il était à la fois beau et digne.

La tombe était entourée de barrières et dès la fin de la guerre, elle était régulièrement fleurie par des admirateurs.

Je vous le dis, l'étudiant que j'étais, se trouva comblé par ces lieux. Les peintres dont j'avais vu les toiles dans des musées parisiens ou des livres d'art, au hasard des bibliothèques et le compositeur dont j'avais tant aimé l’œuvre musicale.

Ce furent mes débuts.

Je m'enhardis.