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Jean-Pierre : années de guerre. Père au STO et mère faisant face.

C'est son départ qui a semé la panique ; Vous imaginez une femme seule à Paris -dont elle n'était pas originaire- avec tous ces enfants ! Elle a pris une décision qui lui coûtait mais correspondait au désir de son mari : elle nous a séparés. Mes deux frères et moi sommes partis en Dordogne chez sa sœur aînée et nous avons vécu à la campagne, pas privée d'école, non mais sollicités pour aider à la ferme. Nous nous sommes retrouvés à traire des vaches, retourner le foin ou encore couper du bois ou nourrir des poules. Sans le savoir -comment l'aurions-pu?- nous avons appris à faire des travaux agricoles, rejoignant ainsi notre père dont le travail devait être identique. Nous étions avec des gens sains et très travailleurs et, à une époque, où la disette menaçait un temps les grandes villes avant de les atteindre, nous avons eu le ventre plein. En ces « temps déraisonnables », être à l'abri de contrôles d'identité et des brutalités qui pouvaient naître très vite étaient précieux. Les occupants occupaient le fond du décor. Dans notre ferme isolée, nous avions des céréales, de la viande et des œufs. Tantine Marthe et Tonton Eugène faisaient sans doute certaines affaires. Quand on avait ce qu'ils avaient à l'époque, beaucoup ne se gênaient pas. Imaginez cela : du jambon, du pain, du lait...

Je n'étais pas stupide et je n'avais pas les yeux dans ma poche mais je vais vous dire une bonne chose : je préfère des gens comme eux qui trouvaient probablement des clients prêts à payer le prix fort plutôt d'autres, tout emprunts d'une fausse bonté, écoutant Londres et faisant mine d'aimer les résistants qu'ils avaient entraperçus. Ceux-là, on le savait, dénoncerait à la première occasion un suspect qui pouvait troubler leur tranquillité. En termes clairs, ce qu'ils faisaient les deux paysans de la Dordogne, les regardait...

A Paris, il y avait ma mère et mes deux sœurs.

Communiquer était difficile.

Je crois que c'était dur pour elles à cause du rationnement. Elles avaient froid et faim. Ma mère faisait du repassage chez elle puis elle a trouvé un emploi de domestiques chez es bourgeois pingres et raciste. Sa bonne humeur naturelle et sa vraie bonté s'en sont trouvé ternies. Trop de mesquineries et l'obligation dans laquelle on peut être de toujours se contenir puisqu'il faut manger crée un déséquilibre. Quand la guerre a été finie, j'ai eu du mal à reconnaître dans cette petite femme à la beauté fanée et à l'esprit étroit, la jeune mère si maternelle et douce de mes jeunes années.