BEAUCOUP DE LIVRES

Agnès a écrit un livre sur Sara Salkahazy, une religieuse hongroise qui est morte martyre, partageant la mort de juifs arrêtés en Hongrie pendant la guerre. Après une longue errance, elle trouve un éditeur...

La vie quotidienne reprit son cours et de nouveau, j'attendis, désespérant que mon texte ne soit jamais accepté. Je ressentais désormais une grande nostalgie de la Hongrie et de mes amis. Je regrettais aussi mon bel ange hongrois. Une autre année scolaire fila et cette fois, j'eus une bonne surprise. Soucieuse d'attirer l'attention des éditions de Cerf, je leur avais de nouveau envoyé mon manuscrit, me soucieux peu des refus que je continuai de recevoir de la part d'autres éditeurs. Cette fois, j'avais leur approbation et de nouveau je me rendis à Paris. Fondée en 1929 par le père Marie-Vincent Bernardot, à la demande du pape Pie X, cette maison d'édition tirait nom d’un psaume. Comme un cerf altéré cherche l'eau vive, ainsi mon âme te cherche toi, mon Dieu  était en effet un verset du vers 41. Le but que s’était proposé cette maison était exigeant et ambitieux. Il s’agissait de  juger les événements à la lumière intransigeante et vive d’un christianisme dégagé des conformismes temporels où il se trouvait engoncé et comme paralysé, faire éclater la vérité, faire entendre le message du Christ rendu obscur à force de routine, de prudence, de compromission. Il s’agissait donc de ramener la spiritualité chrétienne à ses vraies sources, celles de l’Écriture Sainte, des Pères de l’Église et des grands mystiques. La maison avait certes connu des hauts et des bas mais elle était toujours là, prestigieuse. Je devais donc m’estimer flattée d’entrer dans un tel Saint des saints. Allais-je être à ma place dans un cadre aussi prestigieux ? Je brûlais d'en avoir le cœur net. Ayant investi les anciens locaux du couvent Saint-Jacques, pénétrer en ces lieux faisait selon moi partie des bonheurs de cette terre. Tout y respirait la sérénité et le goût au labeur. Je fus dirigée vers Sophie Delapointe, qui avait succédé à Sylvie Parizet, celle-là même qui en 2000, s’était trouvée à la tête de « Cerf Littérature ». Jeune quadragénaire longiligne, elle me fit d’abord peur :

-La fin de mon texte vous aura déplu !

-Non, quelques maladresses et des ajustements : rien de plus !

-Mais vous m’avez dit…Enfin vous avez rejeté mon texte la première fois !

-Je n'ai pas eu connaissance d'un premier envoi...Comme je vous l'ai dit, le texte est à resserrer mais cela se limite à quelques maladresses. Pour ma part, je suis enthousiaste. Il reste un problème avec le titre. Sara Salkahazy : par-delà le bien et le mal. C’est un des titres que vous proposez. Je vous avoue être sceptique. Ne préférerez-vous pas celui –ci : Sara : l’habit et le sacrifice ?

Le ciel et la terre se confondaient et je ne savais pas si je devais rien ou pleurer.

-Il me vient une autre idée...

- Dites-moi...

-Sœur des Anges. Ou plutôt : Sara Salkahazy : une sœur des Anges.

Elle me sourit :

Vous serez publiée d’ici six mois. C’est une maison d’édition prestigieuse et nos lecteurs aiment les préfaces. Un Dominicain que vous rencontrerez prochainement en écrira une pour votre livre. Vous avez vécu en Hongrie. Si une personnalité hongroise pourrait rédiger une postface…

-Oui, je trouverai quelqu'un.

Un mois après, je rencontrai le Père Dominique Laferrière qui me portait l’ébauche de sa préface. Elle m’éblouit. Son sens de la langue français était supérieur au mien et son érudition l’était aussi. Il était de ces hommes pour qui la Parole de Dieu demande à être non seulement sondée en permanence mais vécue avec intensité. Bogdan, le père de Sandor qui était chargé de la postface. Il y évoquait la Hongrie de la seconde guerre mondiale et les Croix fléchées, avec une fermeté qui excluait la nostalgie. Les figures de Horthy et de Szalasi y apparaissaient dans toutes leurs contradictions alors que celle de Sara y était présentée avec émotion. C’était un bel hommage à celle qui, si petite et humble, avait su faire preuve d’une telle force intérieure. Pour le moment, il était à la tâche.

Mon livre parut. Quelle émotion ! En voyant mes mots dans un livre relié, je fus touchée par ce que j’avais écrit. Me détachant enfin d’un travail dont je n’avais souvent perçu que les imperfections, je commençai d’en saisir la beauté. Plus que jamais, je pensais à Sara. Elle était enfant et dans la grande maison familiale, elle se comportait en garçon manqué. Elle était à la veille de sa mort et priait dans la chapelle. Comme me l’avait si souvent sœur Maria, elle pleurait des larmes de sang. Je fus bientôt ravie de faire la une du courrier des lecteurs dans les magazines chrétiens. Les remarques qui y étaient faites me rassuraient. Mes lecteurs avaient leur mot à dire et le faisaient. Selon eux, Sara était une sorte de paratonnerre qui pouvait émouvoir chacun. Qu’on soit riche ou pauvre, exilé ou bien dans son pays, sans réponse face à la pauvreté ou révolté par elle, elle savait nous parler. Voilà pourquoi pourquoi ils aimaient mon livre et la bouillonnante espagnole que je viens d'évoquer aussi ! Vint le temps où on me fit parler à la radio sur un thème qui d'abord me parut absurde : les saints et les terroristes. La question fondamentale était de savoir qui l’emporterait. Considérant Sara comme une héroïne, je hésitai pas un seul instant.On tuait des gens, en France, parce qu’ils allaient au spectacle, prenaient un verre à une terrasse de café ou avaient le malheur de vouloir faire leurs courses à la mauvaise heure et dans un mauvais lieu. Les média quadrillaient l’antenne et les ondes. La presse ne lançait plus que des messages pessimistes sur une prochaine dissolution de l’état. Face à ce désastre national, ma religieuse hongroise était pour moi une fragile figure de proue ; pour un nombre croissant, d’étudiants, de femmes au foyer, de travailleurs et de travailleuses, elle était l’image d’un miracle et ceci, quelles que fussent leurs origines et leurs confessions. On me suggéra tout de même d'en choisir une Française la prochaine fois et moi qui avait repris tout ce que j'avais écrit sur Gitta, Raoul et Paul reçut comme un avertissement...

Ce que je voulais, maintenant, c'était aller à Budapest et y rester. Sandor et Szilvia étaient formels. Je pouvais y enseigner le français ! Léonie qui outre le japonais parlait désormais bien le russe, m'y encouragea. Elle avait un doux ami très gentil, très loin de ces mauvaises rencontres à Tokyo. Quant à Nicholas, il allait se marier mais loin d'être jalouse, j'étais contente pour lui.

Ainsi donc, tout allait bien et mes aventures pouvaient se clore ? C'était compter sans l'ambivalence de ma nature car la villa provençale se mit à m'obséder et avec eux, ses habitants...Ne s'y passait-il donc plus rien ? Il faudrait que j'aille m'en assurer...