SALGADO ANDREW

De retour de Hongrie, Agnès cherche un éditeur pour son livre sur la religieuse hongroise Sara Salkahazy. Son manuscrit finit par être accepté mais la rencontre qu'Agnès fait avec son éditeur est surprenante...

Était-il naïf ou se riait-il discrètement de moi ? Je préférais ne pas y penser...Déconcerté de me sentant hésitante car il me faisait après tout honneur en me publiant, il m'encouragea en me tenant un discours exalté :

-Sara Salkahazy ! Quelle trouvaille ! Si vous saviez le bonheur que j’ai eu à lire votre manuscrit ! Oh bien sûr, il y tant de régimes de terreurs, d’actes de terrorisme, de violences orchestrées en ce monde  que vous auriez pu chercher à être médiatique ! Le Moyen-Orient, l’Arabie saoudite, tous ces extrémismes…Vous auriez pu en faire votre cheval de bataille, oui votre cheval de bataille…

Quel être étrange ! Il me surprenait tout en me me mettant mal à l'aise. Qui était-il vraiment ? Bien moins confiante que jadis, je m'étais tout de même renseigné sur lui auprès de libraires. Sa maison d'édition bien que récente avait le vent en poupe et rencontrait quelques beaux succès ! Lui-même se produisait dans des salons du livre et faisait des incursions à la radio et à la télévision. Son enthousiasme était communicatif. D'où venait alors que j'éprouvais tant de réticences ?

-Notre pays est bien secoué ! Tous ces attentats en France ! Moi, je crois qu’il ne faut avoir peur mais je ne suis pas un guerrier au sens strict ! Mes armes, ce sont les livres et pas n’importe lesquels : présenter à ceux qui se sentent blasés une Sara par exemple !

-Dès que je l'ai découverte, elle m'a marquée...

-Ah mais bien sûr ! Et il y aurait aussi des pères Klinda, des Gitta ou encore des comtes Walemberg ! D'ailleurs, vous avez écrit sur eux-aussi...

-Comment le savez-vous ?

-Je n'en sais rien. Je cherche juste à savoir ! Et justement, voilà une très bonne nouvelle ! De nouveaux livres à publier...

-Je suis une ligne très catholique...

-Ah bien, qu'est-ce que ça fait ça ? Moi, je suis pour l'éclectisme. Là, j'ai un manuscrit à l'étude. Il s'agit d'une femme qui a vécu en Algérie au moment de la décolonisation. Vous allez rire, elle hésite entre le diable et le bon dieu à cause de sa haine des Arabes...

-Et vous la publierez ?

-Je suis bien tenté de le faire. Elle campe un personnage franchement antipathique mais franchement c'est bien écrit...

Toujours rieur et encourageant, il agitait ses grands bras et souriait beaucoup. Il me vint à l'esprit qu'il avait un visage étrange. Si jeune et une calvitie précoce. Et puis ces joues creuses et cet éclat fiévreux dans le regard...Tout de même, il me convainquit. Je passerais dès le lendemain signer mon contrat des les locaux des éditions Sortiarus …

La nuit portant conseil, j'eus la vive intuition que je devais récupérer mon manuscrit. L'avoir envoyé à ce turbulent jeune homme était une erreur. Toutefois, le lendemain, quand il me fallut partir pour le rendez-vous, je tombai sur Artur et Lila qui me trouvèrent inquiète. Je ne voulais pas aller seule à ce rendez-vous, Artur qui, par extraordinaire était disponible, m'accompagnerait. La maison d'édition se trouvant près de la cathédrale Notre-Dame, nous y ferions une ferions une halte, arguant que nous voulions assister à la messe pour contrer la foule des touristes. La célébration terminée, je me dirigeai vers la sortie avec Artur quand mon attention se porta sur deux hommes qui paraissaient en admiration devant la hauteur de la nef. L’un, petit et courtaud, avait les cheveux très bruns. L’autre, bien plus jeune et plus beau, promenait sur le monde un regard condescendant. Je tressaillis quand ils se mirent à me regarder. Le plus âgé forma avec ses doigts un revolver, il me mit en joug et tira silencieusement tandis que l'autre me toisait avec mépris. Artur, suffoqué, me prit par le bras et nous gagnâmes la sortie. Trouver les locaux de la maison d' édition ne fut pas très compliqué. Dans un hôtel particulier à belle façade, nous pénétrâmes dans un bel espace agencé avec goût : bureau Louis XV pour le prestige, autre bureau fonctionnel pour le travail, fauteuils confortables, teintes pastel aux murs et reproductions de maîtres de la Renaissance italienne. Un grand bouquet de fleurs fraîches devait confirmer la première impression : celle qu’on était là dans un de ces endroits secrets où, sur cette terre, se rencontrent les hommes de bonne volonté tout autant que les idéalistes et les novateurs du moment ! Nous aurions pu le croire si les locaux n'avaient été déserts...Pas de secrétaire à l'entrée, tous les bureaux ouverts et un Arnaud Delaville introuvable. Dans la masse de manuscrits jetés à terre dans son bureau, je récupérai le mien avec peine et nous filâmes aussi vite que possible. Je me félicitai en retrouvant l'Alcyon club de n'y rester que très peu de temps. Quant à ce jeune éditeur, je le plaignis. Il lui était arrivé malheur. Je ne croyais pas si bien dire car j'appris peu après qu'il avait été pris en otage par des terroristes pour je ne sais quel motif et peinais à se remettre dans un hôpital psychiatrique parisien...