EDITIONS MNEMOS

 

Agnès a terminé d'écrire un livre sur une religieuse hongroise qui a choisi la martyre pendant la guerre. Il lui faut maintenant trouver un éditeur. Il lui en vient un, assez étrange...

19. D'un éditeur d'autre...

Me remettre à vivre à Bourges et à enseigner en lycée ne fut certes pas facile mais il me fallait retrouver les marques d'une vie ordinaire. Je retrouvai des élèves, dans un nouveau lycée cette fois et trouvai plaisir à leur faire aimer les livres. Je louais un petit appartement non loin de mon lieu de travail et avais renoué avec d'anciens amis. Léonie à Paris et Nicholas à Tours, j'aurais pu me sentir seule mais ma fille venait aux vacances et mon ancien compagnon, qui venait de tomber amoureux, me passait des coups de fil affectueux. Je ne pouvais guère me plaindre d'autant que mes persécuteurs, après avoir désarmé en Hongrie, restaient toujours aussi silencieux. Seule ombre au tableau, mon livre ne trouvait pas preneur et pendant un an et demi, je refus des refus laconiques. En effectuant un comptage, je m'aperçus qu'en dix-huit mois, j'avais essuyé trente deux refus ! Rien n'allait et je n'étais jamais « dans la ligne éditoriale » ! Il me restait quelques espoirs du côté des éditions du Cerf, mais curieusement je ne reçus d'elles aucune réponse. Un peu échaudée, j'en restai là. J’échafaudai des plans et commençai à retravailler mes autres textes. Il existait déjà des livres sur Les Dialogues avec l'Ange et je devrais trouver un éclairage nouveau. Walenberg m'inspirait davantage et en rongeant mon frein, je me mis à beaucoup lire sur lui pour étoffer mon propos. Je priais bien sûr, fréquentais les sacrements et rencontrais des religieux. Il ne fallait rompre une dynamique qui me poussait au détachement et à l'ouverture vers autrui. Un nouvel été arrivant, je m'apprêtai à passer des vacances modestes dans la campagne environnante quand je reçus un appel surprenant.

-Arnaud Delaville à l’appareil. Madame Donnelle, si vous acceptez d’être publiée par une maison d’édition qui a ouvert ses portes récemment, sachez que vous en serez le fer de lance ! Il n’y a pas une page de votre texte qui est à réécrire. Je vous assure, ne changez rien.

Je mentirais en vous disant que je ne fus pas flattée mais je cachais mon enthousiasme. Une nouvelle maison d'édition certes mais qui valorisait un livre sur une religieuse hongroise ? A l'heure des publications tous azimuts et des « like » sur internet, voilà qui me semblait étrange. Je me montrai rétive mais mon interlocuteur insista. Il me restait à me rendre à Paris au rendez-vous que nous avions fixé et pour ce faire, je contactai les membres de l'Alcyon club que j'avais salué à me retour de Budapest et à qui j'avais envoyé un exemplaire de mon manuscrit. Artur et Lila Favart ! Je me retrouvai chez eux comme au début de mon aventure et revis avec émotion le vieux Gabor !

-Vous avez trouvé preneur, j'en étais sûr. Un nouvel éditeur, Agnès ?

-Oui. Il est enthousiasmé !

-C'est normal...

-Inattendu. On ne veut pas de mon texte !

-Celui-là veut bien !

Près du Palais-Royal, dans un café passe-partout, je rencontrai le longiligne Arnaud Delavile qui me frappa par sa jeunesse. Il devait avoir un peu plus de trente ans.

-Je suis un fils de famille qui vient d'hériter et monter une maison d'édition d'un genre nouveau me trottait dans la tête ! C'est sûr que je n'ai pas encore pignon sur rue mais je suis un dur à cuire et un ambitieux.

-Oui, j'ai regardé votre catalogue. Une amérindienne visionnaire au début du siècle dernier, un trappeur écrivant des prières magnifiques au fin fond de l’Alaska dans les années cinquante, une religieuse italienne sortie des ordres malgré elle mais continuant de prier ou encore un jeune vietnamien se sentant appeler par le Christ…Et je résume !

-Eh bien oui mais attention, je publie aussi des mémoires d'acteurs ou de metteurs en scène de théâtre et des récits de voyage qui sortent de l'ordinaire...

-Les Éditions Sortiarus...

-Vous savez ce que signifie sortiarus en latin ? Il s’agit d’un sort...

-Plus précisément d’un maléfice lancé par un jeteur de sort.

-Ah madame Donnelle, c'est vrai vous êtes professeure de français et aimez donner un sens juste aux mots ! Je vous rassure tout de suite : celui qui jette un sort est tout de même un sorcier, non ? Et l’acceptation générale du terme de sorcier est de désigner celui ou celle qui passe pour avoir fait un pacte avec le Diable. Il peut donc opérer des maléfices, aller dans certaines réunions nocturnes, communiquer avec les esprits, avec les défunts. Bien sûr, il peut avoir différentes fonctions : chaman ou homme-médecine et moi, je valorise la seconde option ! Ceux que je veux publier sont du côté du Bien !