croix fléchées

A Budapest, chez les Iztvanfy, ces hôtes hongrois, Agnès s'est mise à écrire sur une religieuse hongroise qui a bravé le nazisme. C'est exaltant mais dangereux car bientôt elle est assaillie par des fantômes du passé : des membres de croix fléchées, ces hongrois nazifiés qui semaient la terreur...

Tout sembla reprendre son cours. Je n’effectuai plus, depuis une dizaine de jours, de sorties avec mes beaux guides mais chaque matin, tandis que je continuai mes recherches dans la plus vaste des bibliothèques du palais, je sentais leur présence bienveillante. Elles me rassuraient. Un jour cependant, je pris ma décision. Je m’arrachai à mes lectures quotidiennes : articles et ouvrages de fond sur la Hongrie dans la deuxième mondiale, déroulement des opérations visant à arrêter et déporter les juifs après les avoir longuement humiliés, effondrement de l’Allemagne nazie et « libération » de la Hongrie par l’Armée rouge, procès des criminels de guerre. Et bien sûr, position de l’Église catholique hongroise face aux arrestations multiples et rôles divers des congrégations… Je partis à la recherche de Péter, car c’était à lui que je voulais parler, mais un domestique me dit qu’il était sorti momentanément. Sur le moment, je ne m'en étonnai pas. Un ange bénéficie de puissantes protections et pouvait circuler comme il voulait. Je me décidai alors à parler à Paulina, que je trouvai au téléphone dans le salon jaune. Elle m’adressa un sourire pétillant et me fit signe de m’asseoir. Je lui rendis son sourire mais lui fis comprendre à mots couverts que je reviendrais dans quelques instants. Au ré de chaussée, je me rapprochai de la cuisine où j’entendis mes hôtes parler au cuisinier et à ses aides. Ils devaient établir les menus des dîners à venir. Impatiente, je me mis de nouveau à chercher Péter partout et à le guetter par les fenêtres. Ne le voyant pas, j’eus alors l’idée d’aller faire quelques pas dans la neige dans le jardin assez vaste qui se trouvait à l’arrière du palais. Revêtue d’un manteau de fourrure, les pieds chaussés de bottes et la tête protégée par un bonnet, je fis craquer la neige sous mes pas et me sentis heureuse.Il y avait, près d’un portail clos, une cabane de jardinier qui évoquait pour moi une maison de conte de fée. Je me dirigeai vers elle pour me donner un but. Elle m’amusa car elle avait un toit rouge et des fenêtres très sales. Me souvenant confusément des différentes formes de tentation qui existent dans un conte, je me dis que jamais je ne tenterais de forcer la porte d’une telle masure. Je n’eus pas à le faire car le vaste portail qui interdisait l’accès au palais attira mon attention. 

Szalasi

Il n’était pas fermé, ce qui me surprit, car je l’avais toujours vu verrouillé. Je m’approchai de lui et vis qu’un des battants en était ouvert. Il suffisait de le pousser pour être à l’extérieur. Mystérieusement, il s’ouvrit de lui-même et je découvris une vaste rue, encombrée de neige, et totalement silencieuse. Je me dois maintenant d’être claire : on m'avait bien fait comprendre que toute promenade isolée était dangereuse et que mes hôtes devaient toujours savoir où je me trouvais. Je savais cela mais je cherchais Péter et tout d'un coup je crus le voir. C'était une jeune homme blond à la silhouette fine et au visage souriant...Je décidai de faire quelques pas à l'extérieur et, très naïvement, je ne ressentis aucune peur. Par prudence, je me retournai pour constater que le haut portail était toujours ouvert avant de m'en écarter légèrement. Celui que je prenais pour Péter s'était arrêté et il agitait la main en ma direction. Ne l'eut-il pas fait, je n'aurais pas inscrit mes pas dans la neige immaculée, persuadée que je ne prenais aucun risque. Mentalement, j’invitai Péter aussi fortement que je le pus à s'avancer vers moi pour que nous retournions dans la villa mais un violent froid du cœur m’envahit tout entière. J’étais sortie sans mon portable et nul ne savait que j’étais dehors d'une part et de l'autre il semblait bien qu'il n'y eut plus dans la rue aucune silhouette angélique...