FERENC

Si elle veut en savoir plus sur la Hongrie nazie, Agnès doit parler à un témoin de cette période. Or, elle en trouve un dans la famille hongroise qui la reçoit.

-Vous avez raison, je pense. Ce n’est pas infamant. Et Szalazi…

-Il venait d’un milieu simple et, détail qui a son prix, il était né à Kassa, comme elle en somme, cette Sara qui vous intéresse. Son père, d’origine arménienne, était sous-officier et sa mère, à priori sans emploi, était d’ascendance slovaque et hongroise. Férenc avait quatre frères, tous élevés dans la religion catholique grecque et tous dans l’armée. Quand on sait quel boucher il a pu être, il y a de quoi être surpris, n'est-ce pas !

-En effet...

-En 1915,  il sort d’une académie militaire, où son père l'a envoyé, avec le grade de lieutenant dans l'armée de l'Autrice-Hongrie. Il  est dirigé immédiatement vers le front où il sert jusqu'à la fin de la première guerre mondiale, passant trente- six mois dans une zone de guerre. Officier d'élite, il termine la guerre comme lieutenant du 2e régiment de chasseurs tyroliens. Bien sûr, il décoré  ! Il reçoit une décoration du prestigieux Ordre de la couronne de fer. Cela le galvanise !

-Il poursuit son ascension?

-Bien sûr ! Il va à Budapest et entre en 1923 dans une école d’état-major dont il ressort avec le grade de capitaine. Jusqu’en 1933, il fait partie de l'État-major hongrois et, cette année-là, il obtient le grade de commandant. Cependant, il se fait remarquer en participant à la publication d’un « plan pour la construction de l'État hongrois » qui critique la politique du gouvernement en place. Son nationalisme extrême déplaît et il est transféré dans une garnison éloignée. Vous devinez bien que cet éloignement ne l'assagit pas...

-Il est plus résolu encore...

-Tout à fait. Il a le temps d'étudier à fond différentes théories politiques. Isolé, s’ennuyant, il écrit un livre qui décrit son idéologie: « Le Hongarisme est une idéologie, c'est la mise en pratique hongroise d'une vision nationaliste du monde et de l'esprit du temps. Ce n'est ni de l'hitlérisme, ni du fascisme, ni de l'antisémitisme, c'est du Hongarisme. »

-C’est assez court…

-Mais ça fonctionne. En 1935,il quitte l'armée et fonde le Parti de la volonté nationale. D’abord obscur, son parti se fait connaître et obtient de plus en plus de suffrages. Il n’a va de main morte avec les slogans mais l’air du temps…En 1937, « justice, travail et respect pour les travailleurs hongrois » marche aussi bien que et le parti se présenta comme « Libérons de leurs chaînes les ouvriers qui sont victimes des syndicats sociaux-démocrates et communistes ainsi que des griffes du capitalisme féodal et de la juiverie. » Bien sûr, le Régent, interdit son parti et il est condamné à trois mois de prison pour agitation antisémite mais il n'a pas à les faire. Après avoir été libéré par la police, il rassemble autour de lui plusieurs groupes extrémistes et fonde le Mouvement Hongariste - Parti national-socialiste hongrois avec une forte idéologie nationaliste, antisémite et totalitaire, grâce auquel il commence à obtenir un soutien considérable dans la classe ouvrière. Devançant l'éphémère union des partis d'extrême-droite, son propre parti passa à 20 000 membres.

-Il est bon orateur et très charismatique !

-Pas du tout. Il s’adresse mal à la foule et c’est un mauvais organisateur mais il est habile. Il plaît car il connaît le nom de ses partisans. En somme, il met ces hommes-là dans sa poche. Quant aux femmes, elle lui trouve « quelque chose ». Tout cela l’arrange bien mais ce qui l’intéresse au plus haut point, c’est d’avoir le soutien des officiers de l’armée qui souhaitent préparer la Hongrie à une guerre future, à côté de l’Allemagne nazie. Il s’agite beaucoup et se fait arrêter et incarcérer, cette fois pour deux ans. Pendant qu'il est en prison, un certain Kálmán Hubay le remplace et fonde le 8 mars 1939 le Parti des Croix fléchées qui est présenté comme l’héritier du parti défunt. Aux élections de 1939, faites à bulletins secrets, le parti obtint vingt-neuf sièges au Parlement hongrois, devenant le deuxième parti de Hongrie en nombre de voix, réunissant sept cent cinquante mille voix sur un total de deux millions. Les partis nationaux-socialistes tous ensemble obtenaient quarante-cinq sièges en face des cent quatre- vingt onze du parti au pouvoir. L'opposition libérale et socialiste s'est effondrée et le Parti des Croix fléchées devient la véritable opposition au gouvernement conservateur de Horthy.  

Ferenc-Szalasi-Hung-Budapest-October-1944

-Szalazy sort de prison et triomphe…

-Non ! Son parti est concurrencé par un autre avant d’être interdit. Étant redevenu le leader des Croix fléchées, il se voit de nouveau menacé. C’est en secret qu’il recherche l’appui des Allemands. Celui-ci ne sera pas effectif immédiatement mais Férenc Szalazy aura brièvement le pouvoir. Je vous l’ai dit, en octobre 1944, Horthy est contraint de nommer le chef des Croix fléchées premier ministre. Il abdique et voilà que cet obscur putschiste prête serment devant la couronne de Saint-Étienne ! Il devient ainsi le chef de la Nation hongroise. Bien entendu, les atrocités se multiplient et ce nouveau guide semble quitter la réalité. Son pays est non seulement envahi par l’Armée rouge mais il est confronté à une résistance très active. Loin de penser que tout est perdu, le nouveau chef d’état propose, c’est la rumeur qui le dit, le titre de roi à Hermann Goering, afin d'obtenir le soutien armé qu'Hitler promet à ses alliés contre les communistes. Rien ne va comme il veut car, en décembre, Budapest est encerclée. Retenez la date exacte car elle est belle : c’est le 24. Pourtant, il doit abandonner sa belle capitale pour se réfugier, avec son gouvernement, plus à l'ouest, à Kőszeg, près de la frontière autrichienne, laissant le soin de défendre la ville aux SS et aux Croix fléchées. En janvier 1945, l'armée soviétique occupe Buda, puis Pest tombe le 13 février 1945, ce qui met fin à la bataille de Budapest mais pas à son inventivité. Il se réfugie en Allemagne, à Augsbourg et y  poursuit son travail  jusqu’à ce que les Américains l’arrêtent et le remettent aux autorités hongroises. Son procès est bref. Commençant le premier mars 1946, il dure douze jours au terme desquels un tribunal populaire le condamne à la pendaison. Dans la foulée, plusieurs de ses ministres sont condamnés à mort et exécutés. Dans tous les cas, le chef d’accusation est le même : crimes de guerre et haute trahison. Le corps de l’ancien guide de la Hongrie est brûlé et ses cendres dispersées sur une place inconnue, ici, à Budapest.

-Ainsi, il ne reste rien de lui. Le Bien aura triomphé.

-Férenc Szalasi était un être pétri d’orgueil et il admirait inconditionnellement le Führer. Il aurait voulu être, comme lui, un homme providentiel tout autant qu’un grand stratège. Il aurait aimé inspirer à ses sujets le même culte de la personnalité. Mais il n’avait pas d’envergure, pas de charisme. Regardez-le physiquement sur les photos d’époque et vous comprendrez ! Ce visage flétri tant il est veule, ses traits épais, ce regard terne… Quant au drapeau des Croix fléchées ! Cette croix sur fond blanc alors que le drapeau est rouge ! Ils n’avaient guère d’imagination. Vous aurez compris que l’iconographie de ce nouveau parti était similaire à celle des nationaux-socialistes allemands. L'emblème des Croix Fléchées était un ancien symbole des tribus magyares, supposées représenter la pureté de la race hongroise, comme les Aryens représentaient la pureté de la race allemande pour les nationaux-socialistes. L'idéologie du parti était similaire à celle des nationaux-socialistes: nationalisme, promotion de l'agriculture, anticapitalisme et anticommunisme. L’antisémitisme, plus profond en Allemagne qu’en Hongrie, s’y ajoutait.

La voix de l’Ange était devenue, à mesure qu’il traduisait, plus rauque et plus belle. Je me pouvais m’empêcher de me retourner vers lui, qui se tenait derrière le grand fauteuil grenat que j’occupais dans ce beau salon « rouge rubis » qu’adoraient les fugaces pensionnaires du palais Istvanfy.

 

NAZIS HONGROIS

 

 

-Poursuivez, je vous prie.

-Cette idéologie souscrit également à l'idée de races, notamment d'une race « gondwanienne » qui, selon les vues de Szalasi, incluait les Hongrois, les Japonais et les Slaves, et à une conception de l'ordre fondée sur le droit du plus fort — ce que Szalasi appela « réalisme étatique brutal ». Les Croix Fléchées professaient un « Co-nationalisme » fondé sur la coexistence pacifique des affirmations nationales. » Comprenez que ce n’est pas ce verbiage qui me choque mais ces temps de folie ne disparaissent jamais ! Jamais ! Vous le savez, n’est-ce pas ?

-Je crois que oui.

Il se leva et commença à arpenter lentement le grand salon rouge. Sa maigre silhouette n’y était jamais ridicule sans doute parce qu’il la promenait avec une sorte d’abandon. Sans s’arrêter de marcher, il prit un ton plus intime :

-Ne posez-vous jamais de questions personnelles, madame Donnelle ?

-Si.

-Alors, je vous écoute.