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Pour en savoir plus sur la Hongrie de la seconde guerre, Agnès a besoin d'un interlocuteur connaissant bien les événements. Elle parle donc avec Bogdan Istvanfy, le père de son hôte à Budapest...

Le décalage entre l’allemand de mon interlocuteur et la traduction française était sensible mais je vibrais.

-Vous savez, le Mal renaît de ses cendres : regardez ce qui se passe actuellement au Moyen-Orient. Il s’agit là d’une forme très radicale de ce Mal que tous voudraient éradiquer. On a peur puisqu’on voit qu’une nouvelle fois, il frappe. Vous qui êtes curieuse et intelligente, vous savez qu’il existe de nombreux déclinaisons du terrorisme, de la violence physique et morale, des degrés dans l’humiliation et la dépersonnalisation. De cela, je suis certain.

Il me flattait en me parlant ainsi, ce vieil homme mais je crus bon de nuancer ses propos:

-Mon existence a été terne. Comment pourrais-je me comparer à ces victimes de tortures, à ces hommes et ces femmes exécutés sommairement et à cette litanie d’êtres terrorisés qui tentent par tous les moyens de rejoindre des terres plus calmes, loin de toute folie meurtrière ?

Il hocha la tête.

-Les mesures de sont pas les mêmes et on ne vous demande pas d’établir de telles comparaisons.

-Je ne pense pas avoir beaucoup souffert mais j’ai fait souffrir à ma façon.

Mon interlocuteur resta un moment silencieux alors que Péter me lançait un regard sagace : il ne me croyait pas.  Je ne pouvais pas être mauvaise ? Jamais je ne lui avais dit quoi que ce soit de ma vie en France et de l’épisode provençal mais il semblait lire en moi sans avoir besoin que je me confie beaucoup. Je me connaissais mal...

Se tournant vers le vieil homme, il l’incita à poursuivre et celui-ci le fit avec une certaine majesté:

-Vous vous voulez donc que je parle des Croix fléchées ? Commençons alors. Ce Parti s’est constitué comme mouvement en prenant pour modèle le parti national-socialiste allemand. Vous êtes, sinon savante, du moins assez éclairée pour connaître les bases du nazisme. Eh bien, je ne vais pas vous surprendre en vous disant que la Hongrie avait, en 1935, subi des heurts et des malheurs et que beaucoup attendaient un homme providentiel capable de les sortir d’affaire. Vous devez vous représenter la défaite hongroise et l’état de mon pays après l’effondrement de l’empire austro-hongrois. Les clauses du traité du Trianon ont été désastreuses pour la Hongrie car elle s’est trouvée spoliée d’une partie de son territoire. Elle en a perdu les deux tiers ! Pouvez-vous imaginer la honte qu’ont ressentie bon nombre de Hongrois ? Miklos Horthy était issu de la petite noblesse. C’était un militaire. Il avait été, jeune homme, aide de camp de l’empereur François- Joseph et restait nostalgique de ce vaste empire. En 1920, une grande agitation régnait dans le pays. Il y avait bien une tentative de république sous l’égide du communiste Bela Kun mais celle-ci n’a tenu que trente- trois jours. Livré à la terreur rouge des communistes, le pays l’a bientôt été à la terreur blanche. Celle-ci était conduite par l’armée d’occupation ainsi que par l’aristocratie. Là, Horthy a senti le vent de l’histoire en sa faveur. Le seize novembre 1919, il est entré à Budapest avec son « armée nationale » et s’est posé comme l’homme fort du régime. L’archiduc Joseph-Auguste de Habsbourg-Lorraine venait de se proclamer Régent. Il était peu soutenu et Horthy l’a balayé.

 

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-La situation du pays s’est donc améliorée ?

-Oui, elle s’est améliorée mais en mars 1920, il est devenu le régent d’un « royaume sans roi ». Voilà qui était étrange, n’est-ce pas !

-En effet. Toutefois, vous ayant déjà signalé la nostalgie que le Régent avait pour l’empire austro-hongrois, vous comprendrez qu’il n’a mis en place ni une démocratie, ni une monarchie parlementaire. Non, il a mis en place une oligarchie qui s’appuyait sur la grande propriété foncière et donc sur l’Église et l’aristocratie. Beaucoup en Hongrie étaient de façon légitimiste et prônaient le retour du roi…

-Tout a l’air d’aller mieux quand il n’y pas de partage des pouvoirs ou si peu…

-Vous voyez juste. Horthy pouvait dissoudre l’assemblée nationale mais comme il autorisait le multipartisme et la liberté de parole, il ne passait pas pour un monarque absolu ou pour sa variante, un dictateur. Les communistes n’étaient pas dupes et pour cause : il les avait interdits.

-Et le temps passe…

-Comme vous dites ! Bientôt, le Régent choisit son camp. Il veut, pour son pays, récupérer des territoires perdus et en ce sens, la Petite Entente, à savoir la France et la Grande Bretagne ne peuvent rien pour lui. L’autre camp, oui. Et il a raison !

-Quelles terres reviennent à la Hongrie ?

-En 1938 et en 1940, l’Axe, dont il s’est rapproché lui redonne des terres en Tchécoslovaquie et en Transylvanie. Pas un coup de feu n’est tiré. D’où vient ce tour de magie ? De l’Arbitrage de Vienne…Décidément à cette époque, les démocraties d’Europe de l’ouest ne font pas preuve de beaucoup de courage et cet Hitler est un vrai stratège. Il l’admire.

Il se tut et je sus alors que j’allais me rapprocher de Sara. Le silence dura plus que prévu et je le sentis perdu dans ses pensées. Assise dans un immense fauteuil de velours rouge, je pressai mes mains l’une contre l’autre avant de vérifier que ma jupe noire était bien lisse sur mes genoux et que ma veste cintrée taillée dans un beau lainage rouge sombre faisait son meilleur effet. Puis, je lisais mes cheveux et vérifiai qu’ils étaient ramassés sur ma nuque. Mon hôte finit par sortir de sa rêverie et posant sur moi un regard vif, il reprit la parole.

-Hitler ne donnait jamais rien pour rien. Il y a eu deux arbitrages de Vienne, l’un en 1938 et l’autre en 1940. Tous eux étaient orchestrés par l’Allemagne nazie. Le fait est que la Hongrie s’est agrandie. A partir de 1941, elle se rallie officiellement à l’Axe et alors que l’offensive allemande est déjà lancée contre l’URSS, la Hongrie l’attaque elle-aussi. Curieusement, Hitler en est surpris. Le Reich n’a pas fait de pression particulière sur la Hongrie pour qu’elle envoie ses jeunes soldats à Stalingrad. Ils partent pourtant…Tout porte à croire que Horthy est servile. Il est empressé à satisfaire les hauts dignitaires du nazisme et leur chef suprême ! Mais il est mauvais comédien…

 HITLER HORTHY