VISAGE COMME FANTOME

A Paris, avant d'entreprendre un voyage en Hongrie, Agnès Donnelle a été accueillie par un cercle hongrois. La voici maintenant à l'aéroport.

Le dernier jour vint et le couple fut des plus délicats avec moi. Gabor Milahy le fut aussi. Ce fut lui d’ailleurs qui me conduisit à l’aéroport. J’avais adoré le bel appartement tendu de blanc et d’or et les salons si stylés de l’Alcyon Club où l’on m’avait si bien accueillie mais le chagrin s’en prenait à moi et je les priai de me laisser attendre l’avion seul. Ils me laissèrent avec émotion :

-Le meilleur pour vous, Agnès ! Le meilleur !

-Pareillement, mes chers amis.

Une fois l’enregistrement de mes bagages effectués. Je me présentai à la douane où je pris un air modeste. J’avais certes peu voyagé mais je n’étais pas ignare et là, je dois confesser une grande confusion mentale. Blond et grand, le douanier qui inspecta mes bagages parut mécontent :

-Il va falloir me suivre.

-Un problème avec les règles de sécurité ?

-Oui.

L’homme me fit entrer dans un petit bureau qui ouvrait sur une salle totalement vide et dépourvue de fenêtres. Elle ne disposait que d’un néon. Il y avait trois hommes dans la pièce mais le douanier s'en alla tout de suite. Je reçus l’ordre de me mettre nue et tout de suite, on me banda les yeux de sorte que je ne pus identifier aucun des deux hommes. A ce que j'avais vu, l'un était plus jeune que l'autre. J’obéis, m’allongeai sur une table et attendis. Au moment où un inconnu s’allongea sur moi et me pénétra, je fus certaine que je le connaissais : c’était Steve Barnes, l’amant de Jean-Marc Prudence ! Mais pourquoi était-il là ? Je le reconnus à sa voix. Il me semble que je l’interrogeai mais je ne sais s’il répondit. Un premier orgasme me traversa tandis qu’il se libérait lui-même puis la lumière s’éteignit. Quand elle se ralluma, il recommença et de nouveau, je jouis. Je me souvins que Barnes me faisait très mal l’amour et que je ressortais très frustrée de ses étreintes. Je devais faire erreur, ce ne pouvait être lui. Je tombai dans une sorte de léthargie dans laquelle je demeurai longtemps. Quand j’en sortis, on m'aida à me relever et on ôta mon bandeau. Je vis alors un grand fauteuil aux accoudoirs de velours et cherchai à reconnaître qui y était assis. Je n’y parvins pas. Une voix haut-perchée me disait sur un ton salace :

-Tu devrais pourtant te souvenir ! L’Anglais, tu l’as reconnu ! Il t’a fourrée tant qu’il a pu celui-là et je suis sûr que, malgré tout, tu as aimé ! Il un sacré manche, à ce qu’on m’a dit ! Et moi, tu te rappelles ? Qu’est-ce que j’ai pu te doigter ! Il faut dire que tu prenais deux doigts d’emblée. Et je t’ai branlé aussi, crois-moi ! Ah mais tu en voulais du plaisir, toi, tu en voulais ! Comme tu couinais ! Par contre, je ne t’ai pas prise. A l’époque, j’avais des soucis d’érection mais j’ai fait le nécessaire ! Je sais tout ce que tu as fait, combien d’hommes. Il ne manquerait plus que cela, que je n’y ai pas droit, moi-aussi. Allez, viens t’asseoir sur moi. Tu vas voir, ce sera bien !

Était-ce lui ? Était- ce vraiment lui, ce vieil homme époux d’une jeune femme volage ? Toujours plongée dans une violente léthargie mentale, j’obéis à cet être sénile et renouai avec l’incompréhensible violence du plaisir physique.

Libéré de mon bandeau, je pus chercher mes vêtements éparpillés et le faisant, je me rendis compte que mes deux geôliers se transformaient à vive allure. Ils se voûtaient et enlaidissaient, paraissant porter des masques grimaçants. Ils émettaient des sifflements bizarres et s'entre regardaient avec leurs yeux devenus jaunes. Ni l'un ni l'autre, cependant, ne s'occupait plus de moi et je pus sortir sans encombre. Du reste, j’aurais dû, après cet épisode, raté mon avion mais je le pris très normalement. C’était comme si j’étais allée me recoiffer et il semblait qu'il ne fut écoulé que cinq minutes. Quand au douanier blond, il avait disparu de la circulation et je me retrouvai vite en salle d'embarquement.

Matteo m’avait-il raillé en me disant que le cierge qu’il m’avait donné me protégerait du mal ? Oui puisqu'au cimetière je n'étais pas morte. Non puisque ces deux démons m’avaient attendue. Il est vrai que je n'avais pas eu le temps de réagir et de le prendre dans mon sac...Étrange histoire...

En même temps, tandis que les hôtesses donnaient les consignes de sécurité, je sentais combien j’étais confiante et heureuse. Je me souvenais des cierges que ma mère faisait brûler et de leur aura bienveillante. A Lourdes, ils diffusaient une lumière protectrice qui était en elle-même une guérison. Quelque-chose me disait qu’à mon arrivée à Budapest, je constaterai que tout allait bien.

C’était, je dois l’avouer, me rassurer à bon compte car mon amant italien était un magicien suffisamment doué pour accomplir des prodiges. Il me laissait voir sa vraie identité. Celui qui donne la lumière pour échapper au mal appartient à Dieu. Mais celui qui la transmet pour mieux permettre de tomber appartient aux ténèbres.

Être un porteur de lumière dans un lieu marqué par le mal, c’est être Lucifer. Il devrait être l’une de ses incarnations…

 

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