FEUILLES OR

5. La lettre d'Irène.

Il y a longtemps, la pianiste à la carrière perdue, Irène Diavelli, a jalousé le jeune Niels, danseur prometteur, et il s'en est suivi de nombreuses mésaventures. Mais Irène écrit enfin, dénouant ce qu'elle avait noué...

 Il y a longtemps, je vous ai rencontré à Cannes où vous appreniez la danse. Je n'ai jamais cessé de penser à vous et ma vie est marquée par la vôtre, alors que ne nous sommes jamais retrouvées.

J'ai été une virtuose du piano avant de voir ma carrière fléchir. Elle a fini par renaître mais ce n'est pas la lassitude qui y a mis un nouveau terme, c'est la maladie.

Me pardonnerez vous d'avoir rêvé de vous, d'avoir voulu être vous ?

Comprendrez-vous qu'en vous je voulais être la musique quand vous étiez la danse ? Je n'ai rien contrôlé, croyez-moi.

Vous étiez retourné au Danemark et de là, vous êtes parti en Angleterre où vous avez dansé merveilleusement. Et puis, vous êtes monté dans un avion pour Boston et vous êtes mort avec tous les autres passagers quand votre long courrier s'est écrasé au sol...

Je ne voulais pas que votre vie se termine ainsi. En devenant vous, je l'ai fait autre, cette vie.Vous avez pris un autre avion qui, lui, est arrivé à bon port et vous avez pu travailler pour une des meilleures compagnies de danse de monde. Voyez comme vous avez brillé ! Je vous ai conduit vers bien des sommets, jeune danseur et vous l'avez eu, votre rêve américain ! Du moins partiellement car il était là, cet écrivain à l'amour dévorateur, et il s'est mis à lutter contre moi avec acharnement. Un romancier, évidemment ! Il voulait que ce soit lui qui écrive votre vie !

Un jour, je suis sortie de vous et j'ai su que j'avais dû être blessante. Il avait bien fallu que me défende. Pensez donc, je vous avais renaître et il avait tenté de me détruire !

 Je n'ai cessé depuis de vouloir vous rejoindre de nouveau afin, qu'entre la terre et le ciel, vous soyez Envol. Et je ne doute pas que vous le soyez !

Croyez que rien ne peut vous atteindre si vous êtes à la fort et aérien et que ce désir que j'ai de vous rejoindre n'a plus rien d'égoïste. Je le fais déjà sans vous voir...Vous ne souffrirez jamais de rien avec moi..

 Raphaël qui ne vouliez pas de votre prénom, qui est pourtant celui d'un ange...

Niels qui vouliez tant vous imposer.

Fermez vous à toute influence extérieure qui pourrait nuire à ce que vous êtes et écoutez en vous ce chant intérieur qui vous dit quoi faire.

 Soyez libre. Ou plutôt, continuez de l'être.

Elle joignait des articles de presse sur sa carrière, un autre sur son étrange maladie, des photos de l'endroit où elle vivait désormais et une photo récente d'elle. Les cheveux gris, vêtue d'une robe mauve, elle affichait une soixantaine confiante et souriait discrètement. Elle joignait aussi une vieille coupure de presse faisant état d'un crash aérien sur la ligne Londres Boston. Un certain Niels Lindhardt y était mort...Personne, pourtant, n'avait jamais parlé de cet accident ni du fait qu'il avait le même nom que l'une des victimes...

 Cette lettre rendit Niels à lui-même. Elle lui avait été envoyée au siège de la compagnie de danse, ce qui était pour son expéditrice la seule option possible. C'était une enveloppe cartonnée où avaient été apposés de nombreux timbres français...

 Il chercha une photo de lui à envoyer à cette Irène et en trouva une. Sur scène, sur fond noir, en justaucorps pourpre, il s'envolait littéralement, se livrant à un de ses sauts qui l'avaient rendu célèbre. Au dos de la photo, il écrivit en français, langue qu'il n'utilisait plus qu'avec sa mère et sa sœur quand ils se rendaient visite : La Nuit de l'envol. La photo avait certes deux ans mais il savait qu'en la lui faisant parvenir c'est bien de celui qu'il était désormais qu'il parlait. Du reste, quand il glissa la photo dans l'enveloppe, il était un peu plus de minuit.