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3. Irène et l'impensable. Irène Diavelli n'a pas fait la carrière de pianiste qui devait lui échoir. Le danseur Niels Lindhart, qu'elle a connu très jeune, lui inspire envie et désir...

A Paris oui, il avait voulu la voir ...Au fond, qu'est-ce que ça aurait donné ? Oui, bien sûr, il admirait l'interprète qu'elle était mais quoi de plus ? A cette période de sa vie, elle était très occupée. Quatre mois avant ou quatre mois après, il aurait eu l'avantage. Ce qui était bon, c'est qu'il se soit souvenu d'elle et qu'il l'admire. Pour elle, c'était suffisant mais ensuite elle avait commencé à se sentir mal, preuve qu'elle faisait erreur.

Ce n'était pas le rencontrer qu'il fallait, c'était être lui. L'impensable pouvait-il se produire ? Oui puisqu'au fond de sa chambre d’hôpital, ce qui la constituait elle était réduit à rien. Tout ce qu'il y avait de vivant en Irène Diavelli s'était engouffré dans le corps de Niels Lindhart et bien sûr, dans son esprit...

Qu'est-ce que c'est un danseur ? Un être qui prend des cours des années durant pour que son corps parvienne à se plier à des mouvements compliqués qui impliquent de complètement se maîtriser...Un athlète amoureux des lignes pures, un adepte de l'envol et de la grâce...

Elle est le corps de Niels maintenant. Elle en est la pesanteur et l'opacité. Elle est sa fermeté presque brutale, sa finesse et sa fatigabilité.

Oui, elle est ce corps qui travaille beaucoup et elle aime l'être. Elle aime cette domestication, cette mise au pas des muscles, des articulations, ces tensions des bras et des jambes, ces mouvements de tête.

Elle est le corps du danseur et elle aime l'être au repos comme au travail. Il est exposé, ce corps, comme jamais le sien n'a pu l'être. Quand elle était en concert, elle le paraît de robes élégantes mais ne le dévoilait pas. Lui, il le fait, partiellement sur scène et totalement dans l'intimité. Il se promène souvent nu quand il est avec une partenaire ou plutôt un car il semble qu'il choisisse son camp au fur et à mesure que les mois passent. Même mariée, elle n'a jamais eu son aisance auprès de ses deux conjoints et pour ce qui est des aventures, elle n'a quasiment jamais rien vécu. Le discours amoureux qu'elle aimait tenir, c'était la musique qu'elle jouait. Pour le reste, elle était peu concernée...

 Il était futile bien sûr et parfois fat mais c'était aussi un grand travailleur. Toujours présent aux classes de danse, jamais excusé pour un spectacle, bon lecteur, bon mélomane.

Il lisait les classiques français, anglais et américains et se faisait conseiller.

Il écoutait Chopin, Mozart, Brahms et depuis peu Erik Satie et là aussi cherchait les meilleures interprétations et les meilleures salles.

Il allait à l'opéra.

Il connaissait bien l'univers des ballets classiques, les livrets, les grands interprètes, les différentes chorégraphies, celles surtout qui avaient fait date...

Il s'était amusé, c'est vrai, à donner quelques interviews dans de petits magazines pour adolescentes ou vieilles dames mais il avait eu l'intelligence de n'y tenir que des propos censés. Il tenait à son art. Il se donnait à lui. Une fois qu'il avait dit ça, dire dans quel café il avait aimé se prélasser à Milan, à Rome, à Budapest ou à Paris n'avait guère d'importance...

 Les cris de pâmoison sur sa blondeur, ses yeux bleus, sa souplesse, c'était bon pour le pousser à aller au lit... Lui, ce qu'il voulait c'est qu'on vante ce qu'il mettait derrière sa technique, sur l'énergie qu'il dégageait. La glace et le feu...La beauté partout dès qu'il était là, douloureuse, profonde, vitale..

Il voulait qu'on dise de lui : quel grand danseur !

Et qu'on le dise longtemps …