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3. Des danseurs, Irène et un concert.

Le concert rassembla non seulement l'équipe dirigeante de l'Académie mais aussi les élèves qui souhaitaient venir ainsi que leurs familles. On invita bien sûr les notabilités cannoises de façon à ne faire aucun impair. Attendu qu'il convenait de mettre à l'honneur les éléments les plus prometteurs de cette école et ceux qui en avaient la notoriété, le premier rang avait été partiellement réservé aux six jeunes espoirs ainsi qu'à quelques illustres prédécesseurs qui s'étaient illustrés en leur temps sur les scènes internationales. Les jours qui précédèrent son récital, Irène fut fébrile. Toujours entachées de cauchemars violents, ses nuits furent mauvaises, l'amenant à se lever plus tard que prévu et à se coucher tardivement. Elle avait refait le rêve de l'oiseau magique et en était troublée. Ce qui résiste aux interprétations complexes déroute mais ce qui se prête à mille explications faciles perturbe plus encore. Aurait-elle parlé de cette créature de contes de fée qu'on lui aurait fourni les interprétations les plus variées. Elle-même en élaborait quand elle tentait de se rassurer et c'était peine perdue...

Elle courut chez le coiffeur, l'esthéticienne et la manucure et dévalisa quelques magasins. Au dernier moment, la robe noire qu'elle avait choisie pour l'occasion, lui parut un mauvais choix. Une telle couleur à son âge, un chignon sage et un maquillage appuyé, y avait-il une façon plus nette de paraître ridicule ? Non. Elle lâcha ses cheveux qu'elle attachait toujours et les retint par des pinces avant d'aller s'acheter une robe de cocktail pourpre avec un haut scintillant. Elle ne portait jamais ce type de vêtement mais refusa de se poser des questions. Dans un institut de beauté, une jeune fille la démaquilla et sur son injonction lui donna un visage différent. Sous les fards légers, son visage révéla un ovale plus pur, les paupières parurent plus bombées et les sourcils plus arqués. Enfin, la bouche devint pulpeuse, lui donnant une sensualité qu'elle n'affichait jamais. Le jour du concert, elle se prépara seule dans sa loge et surprit en apparaissant sur scène. On ne la connaissait pas comme jolie et moins encore comme belle mais les effets conjugués de sa mise, de son maquillage et de l'éclairage choisi fit changer les esprits. Cette femme qui, chaque soir, arrivait pour guider au piano six jeunes danseurs qui attendaient la gloire, ne pouvait être celle qui saluait ainsi le public. L'une portait des vêtements amples, souvent enfilés à la hâte et qui, même si individuellement ils étaient beaux, perdaient toute séduction en étant portés ensemble. Celle-ci, au contraire, portait une robe d'exception qui la rendait brillante. L'une ramassait ses cheveux en arrière et se contentait d'un rouge à lèvres vif. L'autre offrait un visage aux traits soudain harmonieux que les fards rendaient à la fois avenant et un peu irréel. Il y avait de quoi être surpris et se réjouir. On le fut et on l'applaudit. Résolue, elle s'installa au piano et commença à jouer. Ce piano...Il avait été au cœur de nombreuses tractations pour qu'elle accepte de se produire sur scènes et le trouver avait donné quelques sueurs froides aux organisateurs. Pas question d'utiliser l'un des instruments déjà présents à l'académie, chacun d'eux étant indigne d'un concert. Au bout du compte, on l'avait loué pour elle ce piano, afin qu'elle ne se fermât pas dès qu'elle commençait à en jouer.

Elle commença la première gymnopédie. Dans la salle, ils se taisaient tous et écoutaient. Irène avait appris à quel point le mot « écouter » peut cacher de réalités diverses. Certains ne pensaient plus à rien car la musique les surprenait. Cela ne durait en général pas très longtemps car un flot de pensées et d'images s'emparaient d'eux tandis qu'ils se croyaient concentrés. D'autres sentaient leurs émotions se démultiplier au contact de la musique. Ceux-là avaient en général du mal à ne pas bouger sur leur siège. Ils crispaient les lèvres et avaient le regard enfiévré. Ils touchaient vraiment à un autre univers. Il existait aussi des spécialistes qui comparaient les versions et cherchaient à la fois l'originalité et les failles. Suivant leur nature, ils étaient très vite féroces ou au contraire très cléments. Enfin, il y avait ceux qu'elle nommait « les cœurs purs ». Ils recevaient la musique en eux et, qu'ils aient ou non une culture musicale, ils s’émerveillaient du don qu'elle représente. Ceux-là avaient sa préférence. Enfant puis jeune fille, elle avait été comme eux.

Dans la salle, elle le savait, toutes ces catégories étaient présentes mais elle décida de s'en moquer.