GARCONS A LA BARRE

 

En crise personnelle, la pianiste Irène Diavelli s'est réfugiée à Cannes où elle accompagne au piano des cours de danses. Certains danseurs sont prometteurs dont Raphaël...

Au fond Bertrand Ducaussel craignait qu'une simple erreur humaine (un membre de jury de méchante humeur ce jour là, un moyen de transport public qui n'était pas à l'heure) prive de façon arbitraire des jeunes gens promis à en avoir une d'une somptueuse carrière. Rien de plus. Irène apprécia que son interlocuteur fut si prompt à avouer des craintes qui reposaient sur des failles humaines et non sur la valeur des futurs candidats. Cette façon d'être révélait son sens de l'humain. Elle s'efforça donc de le rassurer.

Et elle se mit en chemin. Ces deux danseurs qu'elle aimait contempler à l'entraînement, elle décida de mieux les connaître. A priori, ce ne serait pas aisé. Anaïs appartenait à la bourgeoisie cannoise par sa famille et il faudrait, pour se rapprocher d'elle, mettre en avant son passé de concertiste, auquel dans ce milieu, on risquait de ne pas être insensible. Irène ne trouvait pas si compliqué de parvenir à ses fins. On lui avait déjà proposé de faire un récital de piano à des fins caritatives. A chaque fois, elle avait refusé. L'Académie Fontana rosa venant de renouveler sa proposition, elle pourrait accepter cette fois. Les élèves de cette école viendraient en masse et ces six privilégiés auraient des places d'honneur. Se rapprocher d'Anaïs par ce biais était très envisageable.

Pour Raphaël, il n'en allait pas de même. Elle avait cru comprendre qu'il était à Cannes suite à des turbulences familiales et qu'il était inscrit à l'école depuis deux ans seulement. Très vite, il y avait été repéré. Une partie de sa famille vivait en Europe du nord. L'autre était en France mais pas à Cannes. Il était là chez une amie de sa mère qui se montrait le moins possible à l'école. Lui parler à la fin du récital serait simple mais ne permettrait pas une accroche suffisante...Elle devrait trouver un moyen.

L'annonce du récital qu'elle donnerait pour promouvoir l'Académie entraîna un enthousiasme sans fin. Irène se revit à ses débuts quand elle devait ses preuves comme soliste...Dans la belle salle de spectacle qu'on avait trouvé pour elle, elle devrait montrer ce qu'elle savait faire. Sentant s'aviver en elle cette flamme qui avait tant décru parfois et l'avait plongée dans le doute, elle ne douta pas qu'elle devait travailler d'arrache-pied et se mit au travail, ajournant bon nombre de leçons qu'elle s'était engagée à donner. Tandis que seule elle répétait, elle laissait des images lui apparaître. Elle était toute jeune à Paris et passait son premier concours. Elle était à Milan pour un concert où on l'avait beaucoup applaudi puis à Londres un soir où elle ne s'était pas sentie très inspirée. Elle se disputait avec Bruno qui refusait qu'elle abandonne sa carrière solo. Elle donnait une nouvelle jeunesse au Quatuor Blanc qui venait de l'engager et le quittait pour ce trio où elle serait d'abord heureuse puis très inquiète. Cela, c'était sa vie et elle aimait que ces soirs où elle avait joué Chopin, Brahms, Prokofiev ou Debussy lui reviennent en mémoire. Elle avait cependant décidé de se tourner vers un répertoire qu'en tant que soliste, elle avait peu abordé. Elle jouerait les Gymnopédies d'Erik Satie. L'intégrale. Et un peu de Stravinski, aussi ou du Bartok. Ils aimeraient. Elle travaillait. Elle devait les charmer.

Quand elle cessait de jouer du piano, elle voyait très nettement les silhouettes et les visages des six danseurs pour lesquels elle donnait de son temps. Deux, bien sûr, avait l'avantage.

Anaïs avait un joli visage bien construit au bel ovale et aux sourcils montants. Elle avait des yeux bruns lumineux et expressifs et un teint clair tenu à l'écart du soleil méditerranéen. Très mince et pas très grande, elle suivait en cela la ligne de conduite de toute ballerine qui ne veut pas déparer son partenaire sur scène. Il fallait absolument qu'il put la soulever facilement, la porter avec grâce et l'aider à tourner sur elle-même sans que surgisse le moindre désagrément. En solo, il fallait qu'elle parût gracieuse, qu'elle soit vêtue d'un tutu classique ou d'un simple justaucorps. Elle avait un beau port de tête et savait soigner ses apparitions. Vraiment jolie elle se voulait sans faille et s'appuyait sur une technique impeccable. Elle avait compris qu'elle devait y adjoindre sensibilité et intelligence du rôle qu'on lui confiait. Encore perfectible, elle ferait le bonheur des chorégraphes qui lui confieraient des rôles. Et pour finir, elle avait compris ce qu'on lui demandait quand on lui faisait comprendre qu'elle se devait de connaître l'histoire de la danse. Converser avec elle sur ce sujet promettait de belles surprises.

C'était Raphaël cependant qui tenait Irène en haleine. Mince et fin, il avait un corps fait pour la danse et déjà très entraîné. Il n'était pas difficile de voir que sa beauté encore adolescente allait s'évanouir pour donner naissance à une autre, plus affirmée. Cependant, c'est à sa beauté présente que la pianiste s'intéressait. Il y avait en elle quelque chose d'exotique peut-être parce que le jeune homme avait les cheveux d'un blond tirant sur le blanc, et des yeux d'un bleu soutenu. Ses traits,qui deviendraient plus sculptés, étaient encore marqués par la fin de l'enfance et ils étaient harmonieux pour ne pas dire nobles. Ce garçon ne semblait sortir d'une famille très nantie mais il y avait dans son visage une fierté et tel don total de lui-même à la danse qu'on ne pouvait qu'en être interpellée. Au repos, ce visage inspirait un certain respect car il était lisse de toute émotion mais dans le feu du spectacle, il se chargeait d'émotions multiples allant des sourires les plus convaincants à la tristesse la plus poignante. A l'évidence, Raphaël pourrait devenir un grand interprète car la danse résonnait en lui, illuminant les recoins les plus lointains de son être. C'est pourquoi, par ses regards et sa réserve, il semblait signaler à ceux qui tombaient en admiration devant son apparence présente qu'elle irait se modifiant et que ce qu'il était maintenant que passager.

Irène, en le voyant paraître devant elle dans son imagination, doutait que les mises en garde du jeune danseur fussent perçues. Pour le commun des mortels, il était infiniment désirable et elle ne doutait pas que plusieurs filles de son âge soient amoureuses de lui. La mère de l'une d'entre elles pouvait elle-aussi ressentir du désir pour cet adolescent. Enfin, Irène ne doutait pas qu'il fût aussi convoité par des garçons de son âge ou par des hommes mûrs. Ceux-là surtout devaient chercher la faille qui leur permettrait l'accès à ce jeune corps et à cette âme exaltée et exigeante. Si une femme mûre n'y parvenait pas la première, un homme la supplanterait. Tous deux seraient liés à la danse. Une ballerine d'une quarantaine d'année à la grâce fragile ou un chorégraphe chevronné qui saurait capter l'attention du beau jeune homme.

Il est fragile, plus qu'elle en tout cas, mais quand il danse, il y a déjà en lui quelque chose de parfait. Cela, les membre des jurys le verront dans les concours qu'il passera. Il intégrera une grande compagnie. Il est impossible qu'il en soit autrement.

Ce désir qu'elle sentait planer autour du jeune homme n'était pas sans inquiéter Irène. Elle n'avait jamais aimé que des hommes de son âge et ne se croyait pas capable, à son âge, de ressentir une attirance physique violente pour un garçon si jeune. En un sens, elle avait raison de garder foi en elle-même. Elle comprenait simplement que si on se base sur le postulat que les œuvres d'art naissent du désir, Raphaël était capable de le susciter bien plus qu'Anaïs et de donner sens ainsi à d'ambitieux projets. De là à penser que parmi ceux qui en seraient les artisans, il y en aurait à qui la contemplation ne suffirait pas... Il susciterait l'engouement après avoir fait naître la création. Ce serait magnifique mais pour lui difficile. On ne brille pas impunément...

Ils le voudront, ils le voudront tellement...Je devrai être vigilante...

Elle l'aborderait et verrait cela avec lui. Il ne refuserait pas d'en parler. Il avait compris ce qu'était la convoitise...Oui, si jeune, il savait...

 Pour l'heure, elle s'attelait aux Gymnopédies d'Eric Satie. Même si elle était sensible à sa musique, Irène devait bien s'avouer que le personnage du compositeur l'avait sans doute trop déroutée pour qu'elle ait à cœur d'interpréter quelques unes de ses pièces. Ce Normand avait passé sa jeunesse entre Honfleur et Paris et, tenté par la musique, il avait fait le conservatoire où on l'avait jugé sans talent. A Paris, pourtant, il avait rencontré Claude Debussy au Chat Noir et s'était lié d'amitié avec Verlaine et Mallarmé qui, connaissant ses compositions, ne le sous estimaient pas. Mais que faire de cet amoureux transi de Suzanne Valladon qui après avoir eu une liaison malheureuse avec celle-ci avait composé « Vexations », un thème construit à partir d'une mélodie courte qui devait être jouée indéfiniment. Lui-même l'avait joué huit cent quatre fois, ce qui représentait vingt heures...

Que faire aussi de celui qui s'intéressait à l'Ordre de la Rose-Croix catholique et esthétique du Temple et du Graal, fondé par le « Sar » Joséphin Péladan avant de créer sa propre église ! Il avait été tout à la fois l'instigateur, le trésorier et le seul fidèle de l’Église métropolitaine d'art de Jésus-conducteur avant de revenir à la raison et de l'abandonner. Connaissant tour à tour Maurice Ravel, Jean Cocteau, Francis Picabia, Germaine Tailleferre et Tristan Tzara, il avait traversé les époques et les courants artistiques, se signalant par sa curiosité musicale et son humilité. En but au critiques sans fin sur ses compositions, n'avait-il pas repris des études de contrepoint avec Vincent d'Indy ? Ses investigations avec Cocteau n'avaient-elles pas conduit à la création du groupe des six ? Sa musique n'avait jamais été acceptée de son vivant parce qu'elle renvoyait trop au personnage bizarre et inclassable qu'il était mais en même temps il avait toute sa vie noué de prestigieuses amitiés et défendu son art malgré des attaques acerbes. Solitaire, il était mort d'une cirrhose du foi « soigneusement entretenue » à ses dire dans un dénuement presque effrayant. Bon, c'était sa vie et Irène, qui se savait très morale par moments, ne l'appréciait guère. Sa carrière à elle s'était construite sur Chopin, Brahms et Mozart. Maintenant que le temps avait passé, il ne lui restait plus tant de temps que cela pour prendre des risques. Satie en était un. Elle le saisit et orienta tout son récital sur son œuvre.

A Cannes, elle habitait au bout d'une impasse, à quelques distances d'autres maisons. Personne ne l'avait jamais ennuyée car elle jouait du piano. Ayant décidé de se préparer pendant plusieurs semaines, elle s'immergea dans les Gymnopédies, les Gnossiennes, les Nocturnes et toutes sortes de petites pièces qu'il avait écrites et suspendit toute autre activité à l'exception des séances quotidiennes d'entraînement du petit groupe d'élèves prometteurs. Il lui fut dur souvent de s'arracher à son piano mais elle ne faillit jamais. La promesse de retrouver ces très jeunes danseurs à la barre ou se livrant à des exercices compliquées était un gage suffisant de bonheur pour qu'elle se déplaçât. Elle jouait pour eux tandis qu'ils travaillaient leurs arabesques, leurs entrechats et leurs pliés. Souvent repris par ceux qui les entraînaient et attendaient tant d'eux, les danseurs immobiles écoutaient les conseils donnés, le regard aux aguets et le corps tendu. Ils étaient magnifiques, tout entiers qu'ils étaient dans un présent qui l'instant d'après se serait évanoui puisqu'ils se seraient remis au travail. Irène était fascinée. Elle était aussi surprise de l'être. Elle avait choisi la musique pour qui le temps et l'espace sont plus abstraits, et moins demandé à son corps qu'ils ne le faisaient eux-mêmes. Pourtant, elle découvrait un lien. En s'élançant comme ils le faisaient, les danseurs s'inscrivaient dans un espace particulier entre le ciel et la terre. La musique s'élevait avec eux et suivait leurs retombées. La danse cessait avec l'intrusion du silence, là où la musique n'était plus. A partir de ce moment là, ils cessaient de faire partie du monde de la danse de la même façon qu'elle quittait la mise en lumière que représentait la musique quand elle cessait de jouer. Elle n'aurait pu dire qu'ils étaient de même bord mais elle comprenait que chacun de leur côté, avait mené une lutte sans merci pour dépasser un certain nombre d'obstacles techniques. Enfant, elle avait souffert dans ses apprentissages et jeune fille elle n'avait vécu qu'à travers la stricte discipline qu'un virtuose doit s'appliquer à lui-même. Elle voyait bien tout ce qu'ils avaient fait endurer à leur corps pour arriver à cette maîtrise. Ça avait été un travail solitaire et en cela leur trajectoire se rejoignait...

Irène avait suffisamment d'humour pour comprendre les limites de ce type de contradiction. Personne ne se soucie vraiment de l'apparence physique d'un virtuose même s'il gagne à être beau. Au contraire, le danseur classique est jugé sur ses compétences techniques et créatives mais celle-ci sont liées aux possibilités offertes par son corps qui a tout intérêt à être attractif. Il en va de même de son visage. Tout est donc question de sublimation et dans le domaine de la danse, un interprète au physique disgracieux a peu de chance de plaire à sa Muse...

En attendant, elle quittait ses heures de répétition solitaire pour cette belle salle de l'Académie Fontana rosa où en justaucorps, les jeunes danseurs s'entraînaient en lui envoyant de fulgurantes images de beauté. Et bientôt, elle serait prête.