BALLLLLLLLLLLLLLERINES

2. Province, école de danse et grands espoirs...

Anaïs Basso s'était placée à la barre, dans la rangée des filles et faisait depuis un moment les exercices habituels qu'Irène accompagnait au piano. Il y avait peu d'élèves dans la salle, six seulement. C'était les trois garçons et les trois filles que la directrice de l'Académie avait sélectionné pour présenter des concours prestigieux. Leurs dates en étaient encore lointaines mais les jeunes gens devaient se livrer à un entraînement intensif en marge de leurs études. Ils étaient tous en terminale et faisaient tous de la danse depuis longtemps. La sympathie d'Irène allait aux garçons car en province vouloir faire de la danse classique à un haut niveau quand on n'est pas une petite fille relève du parcours solitaire et difficile. Ils avaient dû en braver des difficultés pour être encore là alors qu'ils étudiaient dans des établissements publics où, massivement, les garçons aimaient le foot. A l'époque où elle s'était dirigée vers la musique, Irène avait été portée par sa famille qui, sans être très cultivée était ouverte d'esprit. Leur fille montrait de très bonnes dispositions pour le piano. Elle était de plus assez jolie et bonne élève. Tout était pour le mieux. Irène aurait menti en disant qu'elle n'avait jamais été victime de préjugés mais ceux-ci l'avaient accablée plus tard, quand sa carrière de soliste périclitait et qu'on alléguait devant elle la fragilité psychologique des femmes ainsi que leur manque de rationalité...Intérieurement, elle savait bien, elle, que la même chose arrivait à des hommes mais comment le dire ? Elle avait connu une période difficile avant que sa carrière ne redémarre, elle devait bien l'avouer mais y avait-il une commune mesure avec les difficultés rencontrées par ces trois garçons ? Deux d'entre eux, elle l'avait appris, avaient du se prémunir contre des préjugés homophobes tenaces et y étaient parvenus. Le troisième, le garçon blond, n'avait pas eu le même parcours, elle le sentait. Il était le plus doué des trois, ce n'était pas difficile à deviner, et aussi le plus secret. Il était là, de l'autre côté de la salle, faisant les mêmes exercices à la barre que les filles en s'appuyant sur les consignes orales données par le professeur et le rythme du piano. Le regard d'Irène s'arrêtait souvent sur lui.

-Dans quelques mois, ils se jetteront dans la mêlée, histoire d'intégrer une première compagnie de danse qui sera un tremplin pour eux. On leur aura appris à viser plus haut et ils le feront. Ils ont la flamme et la garderont. J'ai foi en eux.

Au fur et à mesure que les semaines passaient, Irène avait appris à connaître ceux qui consacraient beaucoup de leur temps à la préparation physique et intellectuelle de ces jeunes espoirs. L'Académie Fontana rosa se targuait, en effet, de donner à ces jeunes espoirs de la danse un enseignement de qualité en marge des cours exclusivement réservés à leur art. Cela signifiait, en termes clairs, que plus les échéances se rapprocheraient, plus le bagage des futurs postulants aux grandes compagnies internationales serait sérieux. Après avoir affronté le bac, ils se lanceraient dans les concours qui émaillaient l'été, guettant les étapes éliminatoires et faisant tout pour les franchir...

-Il y a de quoi les éreinter surtout s'ils n'imaginent pas d'autres avenirs.

En parlant avec l'un ou avec l'autre des enseignants de l'Académie, Irène avait compris qu'au départ, aucun des six jeunes gens n'envisageait un avenir en dehors de la danse classique. Leur jeunesse, leur inexpérience et leur ambition les rendaient catégorique. Pourtant, en continuant ses investigations, elle avait bien saisi que pour deux d'entre eux, la détermination n'était plus aussi vive et qu'à tout prendre, ils réussiraient à se consoler d'avoir failli aux rigoureuses sélections présentes à chacun de ces concours. Les quatre autres étaient inébranlables mais, devançant Marie et Benoît, Anaïs et Raphaël vouaient à leur réussite un tel culte que faillir à leur mission d'éclairer de leur grâce et de leur génie propre l'univers de la danse classique les laisserait dans le plus profond désespoir.

Irène avait appris cela d'un des enseignants de l'Académie, qui enseignait à ces jeunes élus, l'histoire de la danse classique, l'existence de grandes traditions et la singularité de ceux et celles qui y avaient laissé leurs noms. Apparemment, ce Bertrand Ducaussel semblait sûr de lui. Irène s'en inquiéta.

-Vous pensez donc qu'ils ne se remettraient pas...

-Ils mèneront leur vie d'adulte mais se sentiront trahis dans leurs espoirs.

-Mais,j'entends dire partout que ces quatre jeunes gens sont promis à un avenir éblouissant, particulièrement ces deux jeunes danseurs que nous évoquons. Que pourrait-il bien leur arriver ?

-Nous leur donnons de grandes espérances, je dois bien le reconnaître, et nous avons foi en eux...

-Justement.

-Mais pour avoir embrassé une profession artistique, vous savez que tout peut être très difficile !

-C'est vrai mais vous êtes contradictoire. Vous savez qu'ils sont doués. Auriez-vous peur de leur brillance ?

-Ah non, pas du tout ! Pas du tout ! Ils nous feront honneur !